Rechercher du contenu

Cinéaste vertigineux Claude Miller (1942-2012)

Claude Miller est mort : c’est trop tôt, trop triste, et très énervant. “Claude Miller est mort”, ça sonne mal. D’abord parce que son travail n’était pas fini. Ensuite parce que sa reconnaissance aussi était loin d’être complète. En effet, Claude Miller a été un cinéaste, si ce n’est mal aimé, en tout cas mal compris, toujours vaguement associé à une idée de “nouvelle qualité française” et souvent traité avec une certaine condescendance. Or, si un auteur est un cinéaste qui a un style, un univers et des obsessions, alors Miller en était assurément un. Et un grand. Bien qu’ayant la désuète politesse de faire un cinéma aimable, Miller nourrissait une inspiration profondément sombre et, plus qu’un cinéaste “de l’intime”, il était un cinéaste de la faille intérieure.

Dans les films de Miller, il y avait presque toujours des piscines. Et alors on avait tôt fait de penser que c’était un cinéma un peu bourgeois, quotidien, dans lequel les gens vont à la piscine. Seulement, ce qui importait dans les piscines de Miller, le plus souvent, ce n’était pas le bassin : c’était le plongeoir. Et c’était le saut dans le vide qu’il suggère. À la fin de Dites-lui que je l’aime (1977), Depardieu chutait des étages d’une piscine municipale avec Dominique Laffin. Au début de L’Effrontée (1985), Charlotte Gainsbourg, prise de vertige, se laissait choir du haut du plongeoir de 5 mètres. Bien plus tard, les gracieux sauts périlleux de Cécile de France ponctuaient Un secret (2007). Et cette image, qui revenait sans cesse, indiquait bien ce qui était le problème de tous les personnages de Miller : se retrouver à un moment bloqué face à un abîme, et alors trouver quoi faire. S’y laisser tomber comme Depardieu ou Charlotte ? Apprendre à plonger comme Cécile de France ? Ou alors se rouler par terre sur le bord du bassin, comme Michel Blanc dans La Meilleure façon de marcher ?

Tous les personnages de Miller étaient endommagés, abîmés, habités par un secret, un deuil, une blessure. Quelque chose qui les poussait à sauter la tête la première dans des relations impossibles et des quêtes d’amour sans issue. Un homme poursuit d’un amour passionnel une femme qui ne l’aime pas (Dites-lui que je l’aime). Un notaire reporte sur une petite fille l’amour que sa femme lui refuse (Garde à vue). Un détective projette sur une tueuse l’image de sa fille, qui lui a été enlevée (Mortelle randonnée). Une adolescente fantasme une amitié démesurée avec une jeune pianiste prodige (L’Effrontée). Une femme vole un enfant pour sa fille, qui a perdu le sien (Betty Fisher). Un enfant s’invente un frère imaginaire (Un secret). Un garçon noue une relation semi-amoureuse avec la mère qui l’avait abandonné à la naissance (Je suis heureux que ma mère soit vivante)… Voilà de quoi est faite l’œuvre soit disant sage de Claude Miller, qui est en réalité tout entière traversée par la folie, l’obsession, le secret, le refoulement et la peur du vide.

Claude Miller a plongé à chaque film. Il est temps que l’on plonge aussi dans son œuvre, pour aller en explorer les beautés souterraines.

Nicolas Marcadé