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L’énigme Prometheus

Rencontrer l’équipe d’un film, c’est un moment généralement très
plaisant, surtout lorsqu’on a aimé le film en question. Tout se complique
quand on n’a pas vu le film, simplement quelques extraits, et que l’on
est dans une salle avec des confrères dans le même cas… Au moment
de poser des questions au réalisateur et à ses acteurs, que fait
le journaliste dans ce cas ? Il tourne autour du pot, interroge ses
interlocuteurs souvent en connaissance de cause – la réponse a
peut-être déjà été entendue ou lue dans d’autres médias quelques
mois plus tôt… Ce sont les règles du jeu dans ce genre de situation :
on ne peut pas être précis, dans l’analyse des petits détails qui nous ont
marqués. Et c’est souvent la frustration qui l’emporte, surtout lorsque
c’est Ridley Scott qui est sur scène pour répondre aux questions…
et qu’on a toujours aucune idée de ce que va être son dernier film,
toujours en post-production à l’heure actuelle : Prometheus.

Projet à la genèse pour le moins nébuleuse, Prometheus n’est
officiellement pas un prequel d’Alien, le huis-clos spatial qui, en 1979, mit
Scott (qui n’en était qu’à son deuxième film !) sur orbite. Ce fameux projet
de prequel, la Fox – qui détient les droits de la franchise – le développait
depuis de nombreuses années, suite à l’échec d’Alien, la résurrection
(1997). Arrivé sur le projet après quelques hésitations, Scott a saisi
une opportunité : le travail de réécriture effectué par Damon Lindelof
(co-créateur de la série Lost) rendait l’appellation “prequel” caduc, et
Scott annonçait alors fièrement un projet de science-fiction 100% original.
À moins d’être resté cryogénisé dans un vaisseau spatial pendant deux
ans, il est difficile de ne pas être au courant des révélations qui ont suivi :
Prometheus se déroule dans le même univers futuriste qu’Alien et
ses suites. Mais Scott précise que le spectateur “reconnaîtra l’ADN
d’Alien dans les 8 dernières minutes.
” Le lien de parenté avec la franchise
Alien est désormais assumé, sans plus d’explications. Ce mystère
marque une nouvelle orientation dans la communication entourant
un film : rarement une oeuvre aura été à la fois si attendue (par les fans
d’Alien, les fans de SF, les fans de Scott…) et si protégée.

Bien sûr, avec le nom de Lindelof au scénario, on a envie de faire le lien
avec Lost : on retrouve ce même subtil goût du mystère, on anticipe déjà
les révélations fracassantes qui vont rythmer la narration… Bref, on
fantasme. Car, intelligemment, les extraits dévoilés par la production et
qui nous ont été présentés en grande pompe constituent l’introduction de
Prometheus. Loin des “preview” spectaculaires où il s’agit de montrer
ce que le blockbuster a dans le ventre – quitte à dévoiler des momentsclés
du récit -, celui-là prend le temps des présentations. Et les premières
images rivent les yeux à l’écran : la profondeur donne le vertige
(comme certains plans de La Grotte des rêves perdus de Werner Herzog),
les séquences sont minutieusement composées, et l’ambiance déjà
oppressante. En souhaitant préserver le mystère à tout prix, Scott
s’interdit en partie un dialogue de fond, mais mise sur le plaisir de
la découverte du spectateur. Un film qui se passerait d’explications
et ferait sa publicité par lui-même : c’est assez rare pour être salué !

Michael Ghennam

Prometheus de Ridley Scott. Sortie le 30 mai.