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La mise en scène du vide

Difficile, en ce début de semaine, de ne pas revenir sur le premier tour de l’élection présidentielle, ce dimanche 22 Avril. Mais non pas sur les résultats eux-mêmes, qui feront l’objet de suffisamment de commentaires, de débats et d’analyses : plutôt sur la soirée électorale concoctée par France 2. Car si le scénario de ce premier tour avait de quoi faire frémir, qui plus est la mise en scène en était affligeante. Compte-rendu d’un très mauvais film.

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Tout d’abord, il y a eu cette heure étrange, entre 19h et 20h. Tout le monde connaissait (via, notamment, les médias suisses et belges) les résultats, mais personne n’avait le droit d’en dire un mot : d’où les sourires presque désolés de David Pujadas et d’Élise Lucet, condamnés à nous répéter, à tour de rôle, le seul chiffre alors en leur possession, par ailleurs constamment affiché en bas à droite de notre écran : une abstention de 19,7%. Pujadas allait même jusqu’à demander au directeur d’un institut de sondage, vers 19h20, s’il connaissait les estimations, ce à quoi ce dernier répondit, avec franchise : « Oui ». Une sorte d’aveu d’absurdité, donc, avec un drôle d’accent démago : « Vous avez vu, on ne vous ment pas, hein ! »

En terme de contenu, les envoyés spéciaux (au moins deux pour chaque QG des candidats) nous assenaient leur absence d’information avec un ton excité de commentateur de match de football, tandis que leurs caméramans zoomaient maladroitement sur une foule de partisans, ou sur une grille fermée derrière laquelle, quelqu’un devait, nous disait-on, se trouver. Qui du haut d’un balcon, qui à côté d’un stand de saucisses, qui à l’arrière d’une mobylette condamnée à faire des tours de pâtés de maison. Ce qui nous a, au passage, permis de remarquer une nouvelle et très incongrue manière de filmer les susdits commentateurs : en mouvement. En effet, pour faire plus jeune, plus nerveux peut-être, plus passionnant sans doute, les présentateurs semblaient s’être donné le mot pour circuler entre les partisans, suivis par la démarche forcément saccadée et aléatoire de leurs cadreurs. La palme revient à l’envoyé spécial au Bataclan, qui avait quant à lui pris l’initiative de parler en reculant, ce qui avait pour conséquence de lui faire jeter des coups d’œil anxieux derrière l’épaule toutes les deux secondes, mais ne l’empêchait pourtant pas de bousculer quand même des sympathisants interloqués. Mémorable. Un autre reporter, aux allures de James Bond, oreillette à l’appui et chuchotement de rigueur, parvenait même à « voler » quelques images de François Hollande, tranquillement assis à son bureau 10 minutes avant les résultats, en train de signer un papier quelconque. Et Pujadas de féliciter le beau téméraire : « c’est ce que, dans le jargon, on appelle une information exclusive ». Un scoop, quoi. Merci de nous l’avoir signalé !

Cerise sur le gâteau, et invitée high-tech récurrente de cette première heure, la fameuse animation concoctée pour les résultats : un travelling avant à travers les grilles de L’Élysée, un tapis rouge qui se déroule, les projecteurs qui se braquent sur les façades pour éclairer… des ombres, puisqu’à cet instant les deux gagnants du premier tour n’étaient, rappelons-le, pas connus. Ce petit bijou d’effets spéciaux complètement inutile est revenu, si je ne me trompe, trois ou quatre fois durant cette première heure.

Après cette véritable bouffée d’audimat, arrachée à plus de 5 millions de Français, tombent enfin les résultats que l’on connaît. Puis, bien sûr, les prises de parole des candidats. On passe donc au discours d’Eva Joly, première à s’élancer… Et coupée en plein milieu d’une phrase, remplacée par un Jean-Marie Le Pen triomphant, assis avec ses partisans, et livrant au reporter l’ayant débusqué une info brûlante d’actualité : « Sarko est fini ». Le temps de digérer cette nouvelle fracassante, le discours d’Eva était terminé. Dommage collatéral. Comme quoi, le second tour commence vraiment à 20h01, avec des temps (et des priorités) de parole proportionnels au score effectué.

Rebelote quelques minutes plus tard : c’est cette fois-ci le discours de Mélenchon qui est coupé, car le président vient de se mettre en route dans sa voiture ! Nous voilà donc projetés au cœur de l’action, au dos d’une des motos poursuivant la voiture présidentielle… et le caméraman de zoomer, du plus qu’il le peut, sur des vitres teintées résolument opaques… Un feu rouge ? L’occasion rêvée de pouvoir, littéralement, coller sa caméra à la vitre, bidouiller la luminosité, zoomer plus encore… sans plus de résultats. Exit Mélenchon !

Pourquoi est-on si choqués par cette mise en image de la vie politique ? Qu’est-ce qui a changé depuis les dernières élections ? Dans le fond, pas grand-chose, bien sûr, puisqu’en terme de contenu, il s’agit pour les chaînes de couvrir les mêmes choses : les résultats eux-mêmes, les réactions des sympathisants, les discours des candidats, et enfin la partie « analyse », sur le plateau, avec les différents intervenants de tous les partis. Mais on a cette fois-ci assisté à un vrai “show télévisé” : prolifération d’envoyés spéciaux, plateau luxueux avec écran géant, zapping forcené juxtaposant les directs jusqu’à leur faire perdre tout sens… Ce qui est doublement gênant : d’une part, les moyens (techniques, donc financiers) déployés pour une telle soirée semblent démesurés, au vu de la période de vache maigre que vit la télévision, publique ou privée : réductions de budgets, gels des embauches, rediffusions d’anciens contenus, pillage du Web… D’autre part, et c’est chose plus alarmante, l’ampleur de la mise en scène minimise d’autant le contenu, déjà faible, du débat politique actuel, et en fait apparaître (de manière assumée !) le manque de profondeur et de vitalité. Comme si un si piètre spectacle ne pouvait être filmé que de manière grotesque, presque bouffonne… Le média politique a doublement déçu ; peut-être suffirait-il, dans un même mouvement qui ramènerait le citoyen devant sa télévision et dans le débat politique, de retrouver l’humilité et l’honnêteté de filmer des choses simples, de manière simple ?

François Barge-Prieur