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L’embarras du choix par Caroline Vié Animation ou prises de vues réelles

Il est loin le temps où Walt Disney devait batailler pour convaincre une industrie incrédule que le public serait prêt à payer pour voir un long métrage en dessin animé. En 2012, l’animation est tellement rentable que plusieurs films de bonne tenue sortent chaque année et qu’elle s’est progressivement libérée du carcan du cinéma dit “pour enfants”. Si de nombreux adultes en sont clients sans se sentir contraints d’être accompagnés de chères têtes blondes, si on trouve de plus en plus de séances en version originale et si les thèmes abordés sont parfois graves, c’est que la qualité du cinéma d’animation est devenue suffisante pour que ces films fassent oublier leur médium pour être complètement pris au sérieux par le public comme par l’industrie. La présence en compétition à Cannes d’œuvres comme Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Parronaud ou de Valse avec Bachir d’Ari Folman a achevé de changer l’image de ce que certains considéraient encore comme des “petits mickeys” destinés aux bambins, tandis que des cinéastes tels que Hayao Miyazaki ou Pete Docter sont maintenant considérés sur le même plan que des réalisateurs honorés pour leurs films en prises de vue réelles. Ce changement profond a très vite conduit à un phénomène nouveau. La différence s’estompe entre animation et cinéma traditionnel au point que les metteurs en scène passent de l’un à l’autre au fil de leur inspiration et de leurs projets. “C’est l’histoire qu’on raconte qui conditionne le choix du médium”, explique Brad Bird. Découvert avec le méconnu Le Géant de fer, il a ensuite pris ses quartiers au studio d’animation Pixar dont le patron John Lasseter est connu pour pratiquer la politique des auteurs. Après Ratatouille et Les Indestructibles, c’est tout naturellement qu’il s’est dirigé vers les prises de vues réelles pour Mission : Impossible – Protocole fantôme. “Un grand réalisateur est identifiable quelle que soit sa façon de s’exprimer, dit Tom Cruise. Il était évident en voyant Les Indestructibles que Brad avait le sens du rythme indispensable au cinéma d’action.” Et d’engager Brad Bird pour réaliser le quatrième volet des aventures de l’agent secret Ethan Hunt. Le réalisateur, connaisseur de la culture populaire, s’est immédiatement senti chez lui sur ce projet pharaonique. Des années au service de grandes compagnies comme Warner et Pixar lui ont donné des épaules suffisamment solides pour composer avec Cruise, producteur et star omniprésent sur la franchise Mission : Impossible. Ses recherches sur le cinéma d’espionnage effectuées pour Les Indestructibles se sont aussi révélées un atout précieux. “Le travail n’était pas vraiment différent, dit-il, car la grammaire cinématographique est la même. Je n’ai pas eu une seule seconde l’impression de me trouver en terrain inconnu parce que j’ai toujours considéré que mes dessins animés étaient des longs métrages de cinéma.” Bird n’a pas hésité à user de ses talents pour l’animation le temps d’un générique vertigineux en hommage à la série télévisée. “L’essentiel est de tirer le meilleur parti de toutes les techniques disponibles. Avoir longtemps collaboré avec de lourdes équipes m’avait tout à fait préparé à cette transition sur une grosse production, s’amuse-t-il. La seule vraie différence est que je ne craignais pas de tuer Rémy, le rat de Ratatouille, alors que j’avais vraiment la trouille de voir Tom tomber de la tour qu’il escaladait !” Certaines scènes de poursuites de M : I-4 ne sont pas sans rappeler celles des Indestructibles par leur côté vertigineux. “Ce qui a réellement modifié ma façon d’organiser l’espace n’était pas le fait de tourner avec des acteurs, c’est l’idée que le film allait être projeté en Imax. Cela change tout parce que cela apporte au spectateur une sensation d’immersion unique en son genre. Cela a constitué un défi bien plus important que le fait de passer aux prises de vues réelles et à la direction d’acteurs dont j’avais déjà tâté au moment de l’enregistrement des voix pour les précédents fillms.” Gore Verbinski, à qui l’on doit la trilogie des Pirates des Caraïbes a, quant à lui, suivi l’itinéraire inverse en passant par la case animation avec Rango, western mettant en scène un caméléon doublé par Johnny Depp et lâché dans une ville du Far West peuplée d’animaux hostiles. “Cet hommage au western n’aurait pas été concevable avec des comédiens” affirme-t-il. Comme Bird, il semble persuadé que c’est le scénario qui détermine la sélection du médium. “Je n’étais pas particulièrement fan du cinéma d’animation dont je ne suis pas un spécialiste, insiste-t-il, mais ce choix s’est imposé à moi pour ce projet qui n’est pas si éloigné de la veine des Pirates des Caraïbes ou de La Souris.” Retrouver Johnny Depp a également favorisé son adaptation à de nouvelles méthodes de travail. “Que je dirige Johnny en Jack Sparrow ou en reptile, notre complicité demeure la même. Je pense d’ailleurs qu’il reste très reconnaissable en Rango.” Pour preuve, Paramount, qui distribue le film en France, n’a pas cherché une vedette pour doubler le caméléon préférant faire appel à l’inconnu Bruno Choel, habitué à prêter sa voix à Johnny Depp pour la version française de ses films. Verbinski doit également son confort dans l’animation à deux facteurs importants : sa passion pour le cinéma d’aventures et sa parfaite maîtrise des images de synthèse. “Certaines scènes des Pirates étaient presque de l’animation puisqu’elles regorgeaient d’effets spéciaux créés en postproduction. Je sais me faire comprendre des informaticiens et collaborer avec eux dans l’urgence.” Bird et Verbinski se déclarent l’un comme l’autre prêts à revenir à leurs premières amours comme à repiquer dans les médias qu’ils viennent de découvrir. “Pourquoi se créer des limites, dit Bird, alors que les systèmes de productions actuels les effacent progressivement? Aujourd’hui, certains effets numériques invisibles pour le public ne sont pas éloignés de l’animation.” Gore Verbinski renchérit, enthousiaste : “On ne dira jamais assez combien des films comme Là-haut ou Le Monde de Nemo ont ouvert des portes aux réalisateurs. Le succès de ces films auprès du grand public a démontré à l’industrie que l’animation n’est pas un sous-genre mais un moyen d’expression à part entière.” Ce n’est certes pas Joann Sfar qui contredira ses collègues américains. L’auteur de bandes dessinées s’est d’abord essayé aux prises de vue réelles avec Gainsbourg : Vie héroïque, récompensé par le César du meilleur premier film en 2011, avant de porter à l’écran sa bédé Le Chat du Rabbin avec l’aide d’Antoine Delesvaux. “Montrer un vrai chat qui parle nous aurait fait sombrer dans le ridicule. Il aurait été impossible de le rendre crédible face à des comédiens.”, dit-il. Il a choisi l’animation, mais a tourné pendant un mois avec ses acteurs (Maurice Bénichou, François Morel et Hafsia Herzi) avant de se lancer dans le dessin. “Cela m’a aidé à oublier mes livres et m’a donné une plus grande liberté dans l’adaptation.” Le cinéaste s’est entouré à la fois d’animateurs et d’artistes de bandes dessinées. “C’était un véritable choc de cultures et de méthodes de travail. Je crois que ça a dynamisé ce film sur la tolérance de faire bosser des gens qui n’arrivaient pas toujours à se comprendre.” Au résultat, Sfar n’a qu’un reproche principal à adresser au cinéma d’animation : “Certes, vous pouvez virtuellement faire tout ce que vous souhaitez ! La contrepartie est qu’il s’agit d’un processus lent, ce qui est douloureux pour quelqu’un d’impatient comme moi !” Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud ont de nouveau travaillé à quatre mains pour l’adaptation de Poulet aux prunes, les aventures d’un violoniste qui a perdu l’envie de vivre et de pratiquer son art. “Persepolis nous a donné le goût du cinéma, précise Marjane Satrapi, et il était plus simple de prendre de vrais acteurs pour Poulet aux prunes parce qu’il ne s’agit pas d’une histoire autobiographique. Je n’aurais jamais pu voir des comédiennes dans les rôles de ma mère et de ma grand-mère.” Si ce long métrage a bien été filmé en “live”, son côté onirique le rapproche de l’animation. “Nous vivons une époque merveilleuse, où presque tout est possible en termes d’images, dit Satrapi. C’est très excitant artistiquement de pouvoir se permettre de jouer avec différents styles. Je pense que c’est là que réside l’avenir du cinéma.” La réalisatrice n’est pas seule à partager ce point de vue. Steven Spielberg a fait la découverte du cinéma d’animation pour Tintin et s’est amusé comme un petit fou depuis que son camarade Peter Jackson l’a initié à la “motion capture” (procédé qui permet de filmer les performances des comédiens et de redessiner par-dessus à l’aide d’ordinateurs). “Il est certain que je n’aurais pas réalisé Cheval de guerre en utilisant cette technique. Mais j’ai découvert une nouvelle façon de filmer, en même temps qu’une liberté incroyable. Le tournage de Tintin m’a démontré qu’il était possible de tout faire à condition de disposer de temps et d’argent.” Spielberg, lui aussi, souligne l’importance du développement des effets visuels numériques dans celui de l’animation 3D. “Je ne suis pas certain que j’aurais fait Tintin en dessin animé traditionnel. Je n’aurais pas obtenu la même impression de plonger directement dans les planches.” dit-il. La mode étant lancée, de nombreux cinéastes ne s’interdisent plus de changer de médium. Rémi Bezançon, épaulé par l’animateur Jean-Christophe Lie, a signé Zarafa, Patrice Leconte planche sur Le Magasin des suicides, d’après Jean Teulé et l’ex Monty Python Terry Jones a pris les commandes d’Absolutely Anything pour laquelle ses célèbres complices (Terry Gilliam, John Cleese et Michael Palin) prêteront leur voix. Pour sa part, Andrew Stanton, transfuge des studios Pixar, est passé au “live” pour John Carter. Alors animation ou prises de vue réelles ? Comme le disait un personnage du Phantom of the Paradise de Brian de Palma : “Du moment que c’est bon, on se fiche de ce que c’est !” C’est cette devise que bien des cinéastes semblent avoir adoptée…

Par Caroline Vié