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Entretien avec Sophie Letourneur Le désir de faire

Comment caractérisez-vous votre travail ?

J’aime expérimenter plusieurs choses, diversifier les approches. Chacun de mes films a son dispositif propre. La Vie au ranch était une expérience de groupe. Le Marin masqué était plutôt un objet formel, un travail sur le son, la postsynchronisation, la voix off et le Noir & Blanc. Depuis, je viens de tourner Les Coquillettes de Locarno, en profitant du décor du festival de Locarno, qui se situe un peu au croisement de ces deux précédents films. Et mon prochain projet, Gaby Baby Doll, un conte dont le sujet principal est un chemin, sera un film de fabrication totale, une autre forme d’expérimentation : entièrement tourné en studio, toute l’action se passe en extérieur. C’est la nature qui s’invite dans le studio, en gros…

Parce que le montage de La Vie au ranch prenait trop de temps, vous avez tourné Le Marin masqué de peur de perdre le “fil de votre recherche”, disiez-vous dans le dossier de presse. Abordez-vous le cinéma comme une “recherche”

En l’occurrence, le mot “recherche” est à prendre au sens du mot “désir”. Je ne me suis jamais dit : je veux être réalisatrice. Je ne me suis jamais sentie animée par l’envie de faire un film en tant que tel, ce n’est pas l’idée du film fini qui me motive. J’ai l’impression que si j’attendais trop pour tourner, c’est cela qui resterait au final. Je trouve d’ailleurs que dans beaucoup de films, on ne sait pas bien où est le désir. Mon désir de cinéma vient de mon envie de faire, d’être dans la fabrication, dans l’urgence du tournage, et de travailler avec les acteurs. C’est un désir assez spontané et naturel, même si cela suppose de déployer une énergie considérable, sans argent, de façon parfois irréaliste… Rester sans tourner pendant plusieurs années ne me plairait pas du tout, j’aurais peur de perdre cette spontanéité, cette énergie. Bien sûr, j’aurai envie de me lancer dans des projets plus ambitieux, qui nécessiteront plus d’argent, et il faudra que je sois plus patiente. Mais, entre-temps, j’aimerais continuer à tourner des “petits trucs”, pour ne pas laisser échapper une envie, ne pas passer à côté d’un désir…

En retournant instinctivement vers le court métrage, comme vous le faites, quelle vie espérez-vous qu’ait le film ?

Pour moi, la vie d’un film correspond au moment où je le fais. Point. Après, je passe à autre chose. Le fait qu’il sorte ou non sur les écrans m’importe peu. Je n’y pense pas du tout en le faisant. Ce qui compte avec Le Marin masqué c’est que j’ai adoré le faire, le tournage était génial, le montage aussi. Et j’ai beaucoup appris durant la post-production.

Mais vous ne vous disiez pas en le réalisant qu’il sortirait en salles ?

Non, pas du tout. Et puis ça ne m’apporte absolument rien que mon film sorte en salle. Je ne touche pas d’argent sur les entrées. À la rigueur, ça me fait un peu de presse pour trouver de l’argent pour faire mes prochains films.

Cette démarche très volontariste selon laquelle l’essentiel est que le film existe se rapproche beaucoup, cette année, de celle de Djinn Carrénard, pour Donoma : s’adapter au système et contourner ses contraintes financières pour aller au bout d’un projet, même sans argent, même sans soutien, hors du cadre qui régit habituellement le cinéma. Avez-vous l’impression de faire partie d’une nouvelle génération de réalisateurs ?

Non, je ne définirais pas les choses comme cela. Je ne vais pas m’attacher à quelqu’un parce qu’il fait des films de la même façon que moi. C’est davantage le résultat qui m’intéresse. On peut faire un très mauvais film avec très peu d’argent et un très bon film avec beaucoup d’argent. Et inversement. Je ne me sens pas appartenir à un mouvement. Et puis, comme je n’ai pas fait d’école de cinéma, comme, faute de temps, je vois désormais relativement peu de films, je ne développe pas beaucoup de relations, y compris avec d’autres réalisateurs. Parfois, je me dis que si je faisais un tout petit peu plus partie du circuit, même le petit circuit des films fauchés, je m’en sortirais mieux.

Avez-vous l’impression d’être “en-dehors” du système ?

Je ne sais pas… Peut-être devrais-je agir un peu plus selon les règles du métier… En faisant mes films sans budget calé, je vois bien que je m’y prends à l’envers. Quand je me lance dans Les Coquillettes… à partir du Grand Prix reçu au Festival Côté court de Pantin pour Le Marin masqué (la dotation était de 30 000 euros), je me coupe en fait de toute autre possibilité de financement. Les chaînes comme Canal+ ou Arte ne peuvent plus soutenir un film une fois le tournage commencé. L’effet est pervers : tout ce qu’on ne peut pas recevoir en amont, on ne peut plus le recevoir après coup. On est bloqué. La rémunération du réalisateur est proportionnelle au budget du film. C’est sûr que je gagnerais mieux ma vie si mes films étaient davantage financés ! Avec Les Coquillettes…, une fois dépensés les 30 000 euros, une fois payée toute l’équipe, il ne me reste plus rien… C’est pourquoi, quand je vois – à la commission d’Avance sur recettes, puisque j’y suis désormais lectrice – tous les projets qui sont budgétés à 3 millions d’euros, ou même à 1 million, ça m’affole un peu.

D’où vient cette difficulté à faire financer vos films ?

Contrairement à ce qu’ils laissent supposer, il n’y a aucune improvisation dans mes films. Tout est très écrit, c’est plutôt la structure elle-même qui est flottante. Ce qui rend mes scénarios relativement incompréhensibles pour les décideurs…

Pour autant, vous vous êtes fait un nom avec La Vie au ranch. Ce film ne joue-t-il pas un rôle de carte de visite, vous permettant de mieux faire comprendre vos scénarios ? N’est-il pas une aide pour vos prochains projets ?

Je n’en suis pas sûre. Évidemment, dans l’idéal, le fonctionnement des aides devrait favoriser ce type d’approche. Et j’ai l’impression que, il y a quelques années, c’était le cas. Mais, actuellement, le système des commissions est devenu très lourd, très administratif, très “objectif”, sans aucune part personnelle dans le processus de décision. Quoique, depuis un mois, un réalisateur a désormais la possibilité de défendre son scénario et ses partis pris de mise en scène lors d’un oral. Ce qui peut être une manière d’être mieux compris, mieux entendu.

Avez-vous une idée de la réception de vos films dans le milieu du cinéma ? Comment prenez-vous le fait de ne pas être sélectionnée aux César par exemple ?

Pour tout vous dire, être aux César, je m’en fiche un peu… Je ne pense pas que nous aurions été sélectionnés. De toute façon, nous avons refusé de payer le DVD pour être représenté dans le coffret envoyé aux votants. Il faut quand même débourser 5 000 euros ! Autrement dit, les petits films sont d’office exclus de toute possibilité de sélection…

En revanche, La Vie au ranch a connu un vrai succès critique. Comment vivez-vous cette reconnaissance-là ?

J’ai la chance d’être bien soutenue par la presse qui est capable de défendre des films sans tenir compte du nombre d’entrées ! Les critiques voient parfois des éléments qui m’échappent. Leurs remarques me nourrissent, me font réagir, rebondir. Elles sont l’occasion de rencontres humaines importantes. Je me sens moins seule… À Locarno, pour le tournage des Coquillettes…, j’ai été très touchée par la réaction de la presse. Je sollicitais les personnes présentes pour participer au casting et les journalistes se sont tout de suite investis dans le projet. Ils aiment mon travail et je crois qu’ils étaient contents de jouer dans mon film, de me rendre ce service. Leur soutien critique s’est traduit jusque dans l’action. C’est précieux.

Les Coquillettes de Locarno, quel type de projet est-ce ?

L’équipe était minime : trois actrices (dont moi), un chef opérateur et deux assistantes. Comme pour Le Marin masqué, tout le son sera postsynchronisé, mais dans un style toutefois plus réaliste, un peu comme la version française d’un film américain. Au départ, je voulais le tourner pendant le festival de Cannes. J’avais un scénario d’environ quatre-vingt pages et le financement permis par le Grand Prix de Pantin. Puis Le Marin masqué a été sélectionné à Locarno. L’occasion était trop belle : j’ai tout modifié pour pouvoir tourner Les Coquillettes… sur place, pendant la durée du festival. J’avais l’argent, les caméras, le décor : allons-y !

Propos recueillis par François Barge-Prieur et Chloé Rolland, le 6 mars 2012