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Entretien avec Patricio Guzman Mémoriser la révolution

En ce début de mois d’avril, le cinéma la Clef a organisé une rétrospective de l’œuvre de Patricio Gúzman, documentariste chilien reconnu. En 1973, le cinéaste avait filmé un Chili en feu et en avait tiré une trilogie documentaire : La Bataille du Chili(1973, 1977 et 1979), devenue aujourd’hui un témoignage indispensable. Suite à cette expérience, Patricio Gúzman a été contraint de s’exiler pendant plus de vingt ans en Espagne où il n’a cessé de poursuivre sa « mission » de documentariste. C’est au cours d’un débat publique qui suivait la projection de La Mémoire obstinée (1976), que nous avons pu rencontrer ce cinéaste du souvenir. Ce film revient sur La Bataille du Chiliet souligne l’importance des passeurs de mémoire. Depuis toujours, la transmission de l’Histoire existe, essentielle, via la parole, le dessin, les écrits, la presse et les images. Pourtant, en 1996, lorsque Patricio Gúzman revient au Chili pour tourner La Mémoire obstinée, le Chili est devenu un pays plus que jamais tourné vers le futur et son essor économique le mobilise au point qu’il n’y a plus de place pour le passé. Que peut-il rester d’une révolution ; de mouvements révolus aussi turbulents et marquants furent-ils ; de ceux qui trépassent pour leurs idéaux ? Comment graver un concept, une idée, dans la roche ? Aujourd’hui, alors que le monde est encore plongé dans les récentes révolutions arabes, ces questions se posent plus intensément encore. Véritable militant contre l’oubli, le cinéaste nous a raconté comment filmer une révolution. Car le passé doit inlassablement s’inscrire dans le présent pour nourrir le futur.

Quelle est la motivation de départ de La Mémoire obstinée ?

À cette époque là j’avais l’intention de repartir au Chili, sans savoir si ce serait définitif ou non. J’en ai parlé à quelques producteurs. L’un d’eux m’a conseillé de faire un film sur ce retour. J’aimais cette idée mais je préférais filmer les rencontres avec des personnages de La Bataille du Chili. Cela me semblait plus intéressant qu’un film « autoréférencé ». J’ai donc rencontré ceux qui ont vécu, comme moi, la révolution mais j’ai aussi filmé la nouvelle génération qui n’en connaissait rien.

À l’époque, vous viviez en Espagne depuis une vingtaine d’année déjà. Aviez-vous déjà pris conscience de cette absence de mémoire – qui est l’objet du film et- qui touchait le Chili ?

Non, je ne savais pas que c’était à ce point. J’ai d’ailleurs été impressionné lorsque les jeunes étudiants se sont mis à pleurer après la projection de La Bataille du Chili, qu’ils découvraient. Ils étaient tellement désinformés que à la vue du départ de l’Unité Populaire à la fin film, ils s’en trouvaient comme immobilisés. Car ni les professeurs, ni les familles ne leurs avaient parler de ça. Encore aujourd’hui au Chili, il n’y a pas de place pour ce type de réflexion, car ils voient ça comme un acte de politisation de la jeunesse. C’est un pays habité par la peur. Et cette peur est un élément qui occulte la vérité quotidienne. Par exemple, lorsque la fanfare traverse Santiago en jouant l’hymne de l’Unité Populaire, les passants s’en vont, terrorisés.

Certains applaudissent quand même…

Très peu. Certains applaudissent, certains ont peur et puis il y en a quelques-uns qui en restent bouche bée, comme s’ils étaient face à quelque chose d’irréel. Ça a été une séquence magnifique. Quand je suis arrivé à Santiago, j’ai contacté un musicien d’une trentaine d’année qui donne cours à un petit orchestre, une fanfare. Il a proposé à ce groupe d’une vingtaine de personnes d’interpréter la chanson tout en traversant les rues principales de la rue. Et tout le monde a immédiatement accepté, car aucun de ces jeunes ne connaissaient la signification de cette musique. Donc c’est le directeur qui avait peur, tout comme moi et l’équipe qui filme. Car nous savions que nous serions impressionnés et même si le coup d’État était déjà loin. Et ces jeunes de 15, 16 ans nous ont demandé : « mais que veut dire cette musique ? Pourquoi avez-vous eu peur, ce n’est rien, ce n’est que de la musique. » Ce serait un magnifique point de départ pour un autre film : que veut dire la musique dans une période révolutionnaire ? D’ailleurs j’ai filmé cette discussion, qui était magnifique. Mais pour ce film elle était hors de propos. Ce qu’il faut retenir c’est que notre génération est habitée par la peur tandis qu’il existe enfin une nouvelle génération au Chili qui n’a pas connu la terreur. C’est la première fois qu’il y a une génération sans peur au Chili qui va sans doute prendre son destin en main et là je ne parle pas que des étudiants.

Lorsqu’on revoit La Bataille du Chili on ne peut s’empêcher de penser aux récents mouvements qui ont secoués une partie du monde arabe. En effet, un nombre incalculable d’images de ces révolutions a circulé en temps réel, ce qui n’était pas du tout le cas au Chili dans les années 70. Comment percevez-vous cette possibilité, apportée par les nouveaux moyens de communication, de témoigner en direct ?

Je pense que dans une situation de répression, toutes les choses sont bonnes à prendre parce que, comme pour la Syrie par exemple, il faut agir immédiatement, avec tous les moyens possibles. Le seul problème de ce type de témoignages est qu’ils donnent à voir les choses, mais ils ne proposent aucune analyse. Or, ce qui est important dans un documentaire, c’est de montrer l’action, mais accompagnée nécessairement d’une analyse claire de ce qui se passe. Dans le même temps il faut laisser au spectateur l’occasion de se faire sa propre opinion. Le film ne doit pas imposer quoi que ce soit. Le problème des images sur internet est que l’on voit des gens qui meurent et puis encore et encore. Mais derrière tout cet amas d’image, il n’y a pas une opposition organisée. C’est le problème de la Syrie par exemple. Je pense que la transmission est fondamentale. Dans toutes les sociétés, à chaque moment, toujours. Sans transmission, il n’y a pas de futur, il n’y a pas de développement, il n’y a rien. Et ce qui manque au Chili aujourd’hui, c’est justement la transmission. On peut faire une dizaine de films, très vite, mais il manque tous les professeurs, les universités, les gouvernements, pour les faire passer.

Comment garder une distance suffisante face à une révolution ? En 1973, êtes-vous resté témoin ou votre statut s’est-il étendu à celui d’acteur ?

J’étais passionné par le phénomène révolutionnaire, j’étais bouleversé. C’était extraordinaire, c’est comme voir un spectacle devant soi qu’il faut absolument filmer. Ma distance c’est que les cinq années précédentes je vivais à Madrid. Donc je suis arrivée en plein milieu de cette fête populaire. J’ai organisé ce tournage de manière extrêmement rigoureuse car il fallait tourner tous les jours, y compris le samedi et le dimanche. Le documentaire est une passion difficile et effectivement une sorte de mission.

Vous laissiez-vous porter par le hasard des événements ou, au contraire, les cherchiez-vous ?

Je ne devais rien chercher à provoquer, car ce n’était pas nécessaire. Il se passait des choses partout. Nous étions une équipe de cinq personnes. Nous avons fais un grand schéma de la réalité car c’était l’unique façon de trouver une direction relative ou correcte car il y a une simultanéité des événement d’une telle envergure qu’il fallait faire un plan, inévitablement. Il fallait comprendre le système politique et judiciaire, les colonnes industrielles, les partis, etc. Il fallait savoir où se déroulait la politique : dans les parlements, dans les rues ou dans les usines ? Et c’est à partir de cette analyse que nous avons pu commencer à tourner de manière organisée. Car sans cela c’est terrible : on sort dans la rue et on filme tout. C’est d’ailleurs le danger de tous les documentaires, car la réalité est tellement vaste, il s’y passe tellement de choses, qu’il faut avoir des boussoles dans la main sinon nous sommes perdus.

Aujourd’hui, quelle est la diffusion de La Bataille du Chili au Chili ?
Quelques petits groupes montrent mes films dans des paroisses culturelles par-ci, par-là. Je reçois des comptes rendus des projections qui sont très positifs. Mais ce ne sont que de minuscules distributions, dynamiques. Il n’existe pas de grosse distribution qui ferait circuler des milliers de copies. A la fin de cette année, sortira un coffret contenant 7 de mes films, mais le tirage sera très faible : 1500 exemplaires qui, dans les trois mois qui suivront, seront déjà vendus.

Il n’y en aura pas d’autres réédité ?

Si, mais le problème c’est que la personne qui s’en occupe n’a pas les fonds suffisants pour monter une boite de distribution. Au Chili, souvent, il n’y a que les blockbusters qui passent. Car il n’y a que les sociétés d’éditons et de productions qui reçoivent de l’argent de l’État pour la diffusion culturelle. Pour la production, aide à la culture d’une façon efficace. Il existe deux institutions qui subventionnent aussi bien les fictions que les documentaires et ça marche. Mais le problème c’est la diffusion. L’État donne l’argent mais la délégation de l’État ne passe pas le film. C’est typique de la démocratie chilienne, particulièrement quand il s’agit de mémoire. Bien sûr, il n’y a aucun problème lorsqu’il s’agit de faire un documentaire animalier ou une comédie musicale. Mais les films d’idées, eux, ne sont pas diffusés.

Comment se porte le cinéma au Chili actuellement ?

La situation est très positive, il y a un mouvement d’une trentaine de réalisateurs de fiction qui travaillent d’une façon très efficace avec des films à petit budget et des scénarios intéressants. Le cinéma chilien est donc très bien représenté dans les grands festivals (Locarno, Venise, Cannes, Berlin, etc.) Par ailleurs, il y a aussi un groupe d’une vingtaine de documentaristes très engagés. Il y a six écoles de cinéma à Santiago dont seulement une seule est spécialisée dans le documentaire. La fiction est mieux diffusée, comme d’habitude. Pour les documentaires c’est bien sûr plus compliqué, il existe des DVD par-ci, par-là, une avant-première avec une salle de cinéma pleine mais il n’existe pas une distribution en salle systématique du documentaire, alors qu’il y a de très bonnes choses. Et je pense que cela va encore se développer car il y a des jeunes intéressés. Lorsque je fais des séminaires sur le documentaire à Santiago ou Valparaiso, une à deux fois par an, il y a toujours 100 à 130 personnes très enthousiastes. Il y a une passion documentaire qui existe. Donc le genre documentaire va s’installer de façon durable au Chili, j’en suis sûr.

Propos recueillis par Astrid Jansen