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Conversation entre Philippe Rouyer et Claude Miller L'amour (du cinéma) est à réinventer

Au départ, il s’agissait d’organiser la rencontre entre un critique de cinéma et un réalisateur pour débattre de ce dilemme très français : le cinéma d’auteur peut-il avoir un impact commercial, et le cinéma commercial peut-il avoir la qualité du cinéma d’auteur ? Et puis finalement, il apparaît que le problème n’est même plus vraiment là. Alors, la conversation dévie, et aboutit sur le constat d’un certain désenchantement du cinéma. À cela, de multiples raisons : accumulation des images, multiplication des supports, échec de “l’enseignement de la cinéphilie”, poids grandissant du commercial sur l’artistique, radicalisation de la critique, etc. Au milieu du trouble, deux cinéphiles, dont l’un est devenu praticien et l’autre analyste, échangent des impressions. Petit tour d’horizon en forme de coup de blues, avant l’émergence (forcément !) de nouvelles façons de faire, de vendre et d’aimer le cinéma.

Claude Miller : La question qui me paraît intéressante ici et maintenant, c’est qu’il y a toute une forme de cinéma que je définirais non pas comme d’auteur ou commercial, mais disons “d’expression personnelle”, et qui actuellement, à peu près partout dans le monde, est en grand danger.
Philippe Rouyer : Mon angoisse, c’est de voir disparaître le cinéma français que j’ai aimé quand j’étais adolescent, c’est-à-dire le cinéma qui était entre l’auteurisme pur et le commercial. Et là, on raisonne, non pas en termes d’inspiration, mais en termes de budget.

LA SURVIVANCE DU CINÉMA D’AUTEUR

C. Miller : Ce qui, essentiellement, met en danger ce cinéma-là, c’est un événement fondamental qui a eu lieu il y a une vingtaine d’années : l’obligation donnée aux télévisions d’investir dans la production cinématographique pour pallier au danger qu’elles représentaient pour le cinéma. Aujourd’hui, nous payons certainement les conséquences de ce qui était finalement un mariage contre-nature. Car, à part Arte, les chaînes sont essentiellement payées par la publicité, et sont donc là pour faire de l’audience, ce qui implique de donner aux téléspectateurs des œuvres consensuelles, qui ne choquent pas la famille. Mais on sait très bien que ce qui fait évoluer un art, quel qu’il soit, c’est justement le contraire de ça : c’est ruer dans les brancards… Ceux que l’on a obligés à investir pour la survie du cinéma français se sont industrialisés et normalisés : c’est ça qui est extrêmement dangereux. Et je ne vois pas très bien comment on peut en sortir, si ce n’est par une décision politique.
P. Rouyer : La dernière décision politique en date, personnellement, me terrifie, puisqu’elle consiste à limiter l’apport public pour chaque film à 50 % de son budget. C’est une décision dont on a peu parlé, mais qui va, me semble-t-il, être le fossoyeur de toute une partie du cinéma français, et en priorité justement ce cinéma qui se situe dans un entre-deux. Si l’on appliquait rétroactivement cette mesure, une grande quantité de films français de ces dernières années ne pourraient plus se faire.
C. Miller : Le financement des films est aux mains de gens qui ont beaucoup d’argent. UGC a beaucoup d’argent, Gaumont aussi, Pathé aussi. Or, quand on a beaucoup d’argent, on a aussi beaucoup de charges : il faut donc gagner beaucoup pour que ça vaille le coup. Alors, on investit sur des placements sûrs. Les aventuriers de la production n’existent plus, les gens comme De Beauregard, qui aimaient le cinéma comme on aime les chevaux, qui étaient des joueurs. Aujourd’hui les décideurs sont tout sauf des aventuriers.
P. Rouyer : En France, il n’y a quasiment que les comédies qui marchent. Et donc on essaie de nous vendre absolument tout sous forme de comédie. L’affiche de Cœurs de Resnais, en ce sens, était exemplaire : tous ces acteurs souriants sur la glace, on aurait dit « Holiday on Ice » ! Alors qu’en réalité, le film est à peu près le contraire de ça. Par ailleurs, est-ce que les spectateurs ne se sentent pas encouragés à aller toujours dans la même direction ? Moi je suis très en colère contre toutes sortes de médias qui nous bassinent avec le ciné-chiffres. D’autant que ce ciné-chiffres n’est pas du tout objectif : il vous donne des résultats sans vous dire que les films n’ont pas coûté le même prix, n’ont pas été diffusés sur le même nombre de copies, et que les chiffres de leurs entrées n’ont donc pas le même sens. Si bien que, quand on leur dit que Camping a fait 5,5 millions d’entrées, les gens se sentent dédouanés d’aimer ça. Ils sont confortés dans leur goût et ils se disent qu’il n’y a que les critiques qui n’ont pas apprécié.

À LA RECHERCHE DES CINÉPHILES

C. Miller : Il faut aussi se poser des questions sur le non-impact de la critique. Celle-ci ne parle-t-elle pas un langage qui crée une fracture culturelle avec le public ? Il me semble que quand j’étais jeune et que je m’intéressais déjà au cinéma – bien que ne faisant pas partie de la classe bourgeoise – je comprenais ce que les critiques me disaient. Aujourd’hui, il semble y avoir une rupture entre ceux qui aiment le cinéma “à notre façon”, et les autres.
P. Rouyer : Mais il faut dire aussi que la critique n’est pas aidée, avec la rapidité d’expulsion des films. Par exemple, comment est-il possible que l’on enlève de l’affiche Bamako alors qu’il marche et qu’il a une bonne presse ? Il est évident que la critique n’a jamais touché le plus grand nombre le mercredi. Mais par contre, si l’on arrive à toucher un noyau de cinéphiles, ensuite ils vont essaimer. C’est ce que réussissait Paulo Branco quand, en 1979, il sortait L’Hypothèse du tableau volé de Raoul Ruiz dans une seule salle où il était maintenu et où les gens pouvaient continuer à le voir. Dans la mesure où le film restait à l’affiche six mois ou un an, on en avait forcément entendu parler ; le film existait.
C. Miller : Ce qui différencie les jeunes gens d’aujourd’hui par rapport à nous, c’est que la cinéphilie n’existe plus. Moi, je me souviens par exemple que quand j’ai vu Le Septième sceau, j’ai ensuite voulu voir d’autres films de Bergman. J’avais cette curiosité-là.
P. Rouyer : Moi j’ai plutôt l’impression que la cinéphilie a changé. Il y a le phénomène DVD et le Home Cinéma, qui font qu’énormément de gens préfèrent voir les films chez eux.
C. Miller : C’est vrai. Mais l’édition DVD n’encourage pas cette cinéphilie. Elle est nulle l’édition DVD. Si vous voulez voir des films de Minnelli, par exemple, vous devez attendre des sorties au compte-gouttes, tous les deux ou trois ans.
P. Rouyer : Le marché DVD est très particulier. C’est vrai que ça tourne beaucoup autour des blockbusters du moment, ou de quelques films cultes qui ressortent dans des éditions collector. Mais il y a quand même quelques éditeurs comme MK2, Montparnasse, Wild Side ou Carlotta qui font un travail remarquable.
C. Miller : Reste que chercher à voir les grands classiques ou tous les films d’un cinéaste, ça relève de la cinéphilie pure, et ça devrait être épaulé par l’école. Parce que ce n’est pas à la télévision, ou autre part, que l’on peut consolider son amour du cinéma. Mais il y a un énorme échec, c’est celui des gens, dont je faisais partie, qui ont défendu l’enseignement du cinéma dès l’école primaire.
P. Rouyer : J’ai moi-même animé pendant six ans un projet pilote de classe cinéma de CM2. L’expérience marchait bien, mais de manière “artisanale”, avec le financement de la municipalité. Il aurait été trop coûteux d’en reproduire le fonctionnement à grande échelle. À tort ou à raison, l’Éducation nationale a refusé la création d’un CAPES et d’une agrégation de cinéma pour plutôt privilégier des dispositifs sur la base du volontariat comme École ou Collège au cinéma. Sans parler du manque de formation des professeurs, ça rend l’enseignement du cinéma totalement aléatoire, un enfant pouvant passer toute sa scolarité sans jamais en bénéficier. Comment espérer ensuite qu’il y ait une sensibilisation ?

LE DÉSENCHANTEMENT DU CINÉMA

C. Miller : C’est peut-être l’âge, mais je me surprends à être moins curieux qu’avant, à être saturé d’images. Il y a un désenchantement du cinéma. Non pas parce que le cinéma est moins bon, mais parce qu’il est devenu quelque chose de beaucoup plus courant que lorsque j’étais jeune. Avec, par exemple, toutes ces fictions télé qui sont des faux films, absolument sans intérêt, l’image est devenue un robinet d’eau tiède.
P. Rouyer : Et puis, combien de cinéphiles ou de critiques de mes amis me disent que finalement, ce qu’il y a de
plus intéressant aujourd’hui en terme de création, se fait dans les séries américaines. Moi, j’ai beaucoup de mal
à entendre ça…
C. Miller : Je pense que c’est un alibi. On a tous nos chouchous, et on aime bien aussi avoir notre mauvais goût, nos plaisirs un peu coupables. Et puis tout d’un coup, quelqu’un dit qu’il y a quelque chose d’intéressant dans les séries. À raison d’ailleurs, parce qu’il y a effectivement eu de bonnes choses, comme « Six Feet Under » ou « Les Soprano ». Mais à partir du moment où quelqu’un a dit ça, c’est devenu un alibi pour se régaler des pires conneries, comme « Lost » ou ce genre de choses.
P. Rouyer : D’où ma grande question : est-ce que toutes ces comédies, tous ces mauvais films télé, ont finalement cassé le goût ? Moi je pense que oui. D’autant, que j’ai l’impression qu’en salles, les gens sont de plus en plus bavards durant la projection. Ils ne se laissent plus capter par le film.
C. Miller : Il me semble qu’il n’y a plus ce respect des films que nous pouvions avoir. C’est pour cela que je parle de désenchantement, parce que le cinéma est devenu un produit beaucoup plus banal. Mais il y a tout de même un petit espoir avec la vidéo, les nouvelles technologies.
P. Rouyer : Oui, mais qu’est-ce qu’on a vu de vraiment passionnant depuis les débuts de la DV ? À mon sens il n’y a eu que Festen, et puis des films d’auteurs déjà confirmés (comme cette année le INLAND EMPIRE de David Lynch). Si bien qu’on peut se demander si ça n’est pas le miroir aux alouettes.
C. Miller : Non, je ne crois pas. Parce que je me dis que si j’avais 16 ans aujourd’hui, je serais bien content que la DV existe : j’aurais mis moins de temps à faire mon premier film. Cela dit, il est vrai que, jusqu’à présent, je suis déçu que les petits jeunes de génie (parce qu’il y en a toujours) n’aient pas encore sorti des trucs géniaux avec la DV.

FORMES ET UNIFORMES

P. Rouyer : La DV crée cette idée que tout le monde peut s’exprimer. Mais il faut le mériter de s’exprimer. Certains de mes camarades qui sélectionnent les films pour des festivals se disent submergés sous la masse des imitateurs. Qu’est devenu le cinéma indépendant américain par exemple ? Ce cinéma-là est censé être un cinéma d’auteur. Or, quand je vois Little Miss Sunshine, je n’ai pas l’impression que ça soit la quintessence du cinéma d’auteur. C’est plus un film astucieux qu’un réel film de talent. Et ainsi, le cinéma indépendant est presque devenu un genre à part entière, ce qu’on appelle le “cinéma Sundance”.
C. Miller : Nous sommes dans une période de ralentissement. C’est-à-dire que, au début du cinéma il y a eu des tas de perspectives de recherche sur la pure écriture cinématographique. Et maintenant les films se ressemblent tous un petit peu. À part peut-être dans le cinéma asiatique. Je pense évidemment à Hou Hsiao-hsien ou Wong Kar-wai : je trouve que la façon dont leurs films sont écrits me propose autre chose que ce que j’ai l’habitude de voir. Ce qui explique l’enchantement (cette fois) de ceux qui les découvrent et qui les adorent.
P. Rouyer : Mais est-ce que le fait que ces films soient asiatiques n’aide pas les cinéphiles à prendre conscience de cette différence ? Parce qu’il me semble que Flandres de Bruno Dumont propose également une écriture très exotique. Peut-être que s’il avait été estampillé “cinéma asiatique”, il aurait suscité davantage de curiosité. Je suis tout à fait d’accord sur le fait que le cinéma asiatique est innovant, mais ça ne doit pas conditionner toute une cinéphilie à être systématiquement, voire exclusivement, à l’écoute de ce cinéma-là. Il y a toujours des surprises à attendre, de partout.
C. Miller : J’ai la sensation que l’uniformisation de l’écriture cinématographique est aussi liée à l’émergence d’une génération sous influence d’une certaine pensée critique (celle de Daney ou de Jean Douchet). Chez ces gens-là – j’ai pu le constater notamment en étant prof à la Femis – tout est basé sur le refus. C’est-à-dire qu’ils ont un culte du “cinéma blanc”. Ce sont les petits-enfants de Bresson. Mais ils ne se rendent pas compte qu’il faut sans doute être un génie pour réussir un film de cette façon. C’est beaucoup plus difficile de réussir un film sur ce type de dogme esthétique que de faire du Fellini. On a donc un cinéma qui, en se développant, crée une grande répulsion chez le public (qui s’ennuie), alors qu’il ne produit qu’un génie tous les cinquante ans ! Je pense qu’il y a eu toute une période dogmatique critique, dont on a aujourd’hui les petits-enfants et dans la critique et dans le cinéma, qui est quand même très responsable d’un désenchantement du public vis-à-vis du cinéma français. Parce que c’est trop difficile de réussir des films uniquement sur des dénis et sur du refus. Le refus de “faire cinoche” existait déjà chez Pialat ou Eustache, mais il venait de choses différentes. Pour Pialat c’était une volonté naturaliste, c’est-à-dire qu’il cherchait la vérité de la vie et pas du cinéma, ce qui est très noble.
P. Rouyer : Mais le paradoxe, c’est qu’il arrivait du coup à faire du pur cinéma. Et là, j’en reviens un peu à ce que l’on disait à propos de la DV. C’est-à-dire que Pialat, avant d’en arriver là, a fait du cinéma classiquement : il a fait du documentaire, des courts métrages, il a fait La Maison des bois pour la télévision. Ce qui lui a permis ensuite d’aller plus loin. Or, j’ai l’impression qu’aujourd’hui les gens veulent faire du Picasso sans savoir dessiner un pot de fleurs.
C. Miller : C’est-à-dire qu’ils veulent faire les films qu’auraient aimés leurs profs. C’est inconscient, mais c’est une évidence. Ils voudraient faire des films qu’auraient aimés Daney, Douchet, ou leurs profs à Censier. Ils ne veulent pas faire les films qu’ils ont dans le ventre.
P. Rouyer : En conclusion, je voudrais quand même relativiser notre constat. Je ne pense pas, pour ma part, que l’on ait moins de grands films qu’il y a dix ou quinze ans, mais il y a simplement plus de films. Ce qui fait qu’on en voit plus de mauvais. Dans ma pratique critique quotidienne, j’ai toujours la même excitation, mais il est vrai que je vois de plus en plus de films pour lesquels, au bout de cinq minutes, je sais que c’est foutu. Pourtant, mon enthousiasme reste intact, parce que je vois encore suffisamment de bons films pour être nourri, et trouver que ça vaut toujours le coup.
C. Miller : Il est sûr qu’au milieu de tout ça, le bon film étincelle comme une pépite. Quand j’étais chanteur, par exemple, est véritablement un film qui m’a enchanté. Je l’ai trouvé fin, subtil, élégant, extrêmement bien interprété : j’y ai pris un énorme plaisir. Malheureusement, il n’a pas marché autant que je l’espérais.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé