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Quelques jours avec Óscar Ruiz Navia À propos de La Barra

À 29 ans, Óscar Ruiz Navia est une des figures du renouveau cinématographique colombien. Il a déjà fait le tour des festivals avec son film La Barra, couronné à Berlin en 2010 par un prix de la critique, et obtenu une résidence à Cannes et à Paris. Avec un groupe de jeunes cinéastes de Cali, il a monté une maison de production indépendante, Contravia Films. Leur dernier film, La Sirga de William Vega, est sélectionné cette année à La Quinzaine des réalisateurs après avoir remporté le Prix Cinéma en Construction 21 et le Prix Spécial Ciné + pendant Cinélatino, Rencontres de Toulouse. Quand Óscar Ruiz parle de cinéma ses yeux brillent. Il prépare son deuxième film.

Óscar Ruiz Navia vit à Cali, ville tropicale du centre-ouest de la Colombie connue pour son cartel dans les années 1970 et réputée pour la salsa. Il y a grandi puis étudié en suivant les traces du groupe de Cali, des cinéastes qui ont donné une impulsion au cinéma latino-américain dans les années 1970 et d’où est apparu le nom « Caliwood ».
Pour comprendre son parcours, il a accepté de me conduire sur les lieux qui l’ont vu grandir, devenir ce réalisateur phare d’un cinéma d’auteur émergeant. De ses bureaux à l’Université del Valle, du centre culturel contemporain Lugar a dudas à la maison de sa mère. Des endroits qui ont participé à l’histoire du cinéma de Cali, hier ou aujourd’hui.


Étape 1 : Contravía Films

Óscar Ruiz Navia, Gerylee Polanco (productrice), Marcela Gómez (réalisatrice et directrice artistique) et William Vega (réalisateur et scénariste) ont fondé Contravía Films, une maison de production indépendante, en 2006 pour développer le projet de film La Barra. Quand j’ai demandé à Óscar de me parler des lieux importants de sa ville, il a d’abord souhaité me présenter ses associés. C’était en juin 2011, dans les nouveaux locaux de Contravía Films. Ils étaient en train de préparer le tournage de La Sirga. Ça discutait budget car ils avaient reçu l’aide du ministère colombien, de l’argent donné en trois fois si chaque petite facture de café est justifiée !

« Contravía Films ? C’était un projet que nous avions à l’université. Nous avions envie de faire du cinéma mais un cinéma différent de ce qui se fait ici, en Colombie. Notre idée était de construire une sorte de plate-forme du cinéma indépendant, du cinéma qui nous plaît et avec lequel nous nous sommes formés. Car à l’université, nous avons eu la chance d’avoir des références cinématographiques très éloignées du cinéma conventionnel et du système de théâtre national. Je crois que le fait d’être à Cali et l’opportunité que nous avons eue d’être ensemble à l’université et de créer ce groupe nous a permis d’une certaine manière d’être à part. Et puis il était nécessaire de créer cette société pour avoir un cadre juridique afin d’obtenir des subventions. On ne l’a jamais imaginée comme une entreprise avec une logique industrielle mais plutôt comme un groupe de travail, un collectif de cinéastes.

C’est avec La Barra, que nous avons commencé à faire de la production en 2006. Nous avons commis beaucoup d’erreurs car nous avions appris à faire du cinéma et pas de la production mais il y avait un impératif : créer ce lieu de production pour acquérir la liberté de création. Un sacrifice incontournable… Avec le succès de La Barra, j’ai pensé que cette idée que j’avais de Contravía Films était vraiment envisageable, qu’il fallait continuer à l’alimenter et c’est ce que nous faisons actuellement.

Quand je parle d’un cinéma différent, je pense à une proposition artistique, d’auteur où il y a une recherche esthétique, narrative et idéologique, qui représente les inquiétudes des artistes, que ce ne soit pas seulement une histoire mais qu’il y ait une conception des thèmes qui s’affrontent. Cela commence par la forme de production : comment filmer, avec quels budgets, avec quels groupes de travail ? Ça fait partie de l’idée de notre collectif : comment trouver les financements, des moyens alternatifs pour créer un cinéma de qualité qui puisse se mesurer aux autres ? Nous, nous avons choisi de concentrer nos efforts sur la coproduction internationale. La Sirga a gagné le fond Ibermedia, fonds sud-américain et le Fond Sud, c’est donc une coproduction française. Et nous avons aussi obtenu une coproduction avec le Mexique, Tiburón Films. La Barra fut coproduit avec la France et mon projet actuel (Los Hongos – Les Champignons) sera probablement coproduit par la France, l’Allemagne et le Mexique. Pour l’instant, nous nous focalisons sur les projets de cinéma car nous ne sommes pas nombreux mais parfois cela nous intéresse de participer à des projets d’éducation audiovisuelle avec le ministère de la Culture.

Évidemment, il est stratégique de fonder une société solide pour obtenir de l’argent et créer des projets viables et rentables mais ce qui nous intéresse c’est d’avoir, par le cinéma, la possibilité de laisser une mémoire, une trace de notre époque, de tous les problèmes qui nous touchent. Cela nous définit par rapport au panorama cinématographique national.

Comparé à beaucoup de films colombiens, nos budgets sont peu élevés. Le budget de La Sirga s’élève à 700.000 dollars tandis que La Barra en a coûté 400.000. On a pu filmer La Sirga avec une caméra professionnelle en 35 mm. Malgré ce budget plus important, nous avons gardé l’esprit d’une petite équipe familiale. Mais nous sommes contents de pouvoir payer un peu les gens qui nous aident !

Nous aimerions pouvoir réaliser à la fois des films avec des budgets importants et d’autres plus petits. Par exemple, je rêve de faire un film avec seulement une caméra et rien d’autre. Après Los Hongos, j’aimerais faire un film tout seul pour réaliser un défi professionnel et artistique.
Los Hongos sera très proche de La Sirga en terme de financement. Il y aura une coproduction internationale. C’est important pour nous de pouvoir développer cette forme alternative de production. Mais nous devons garder la capacité de faire des films dans tous les formats, la capacité de nous adapter aux projets et aux conditions qu’ils imposent. Car on peut nous soutenir pour un projet et pas pour un autre. »


 

Étape 2 : Lugar a dudas

Lugar a dudas est installé dans une jolie maison coloniale. Ce centre culturel privé dédié aux pratiques d’art contemporain a été fondé à l’initiative du photographe Óscar Muñoz en 2005. Il est aujourd’hui un lieu reconnu pour sa bibliothèque, ses résidences d’artistes et son ciné-club d’art et essai. Ce soir-là, on y retrouve tous les professeurs de l’Universidad del Valle dont Óscar Campo et des étudiants qui présentent leurs travaux. La critique est dure. Óscar Ruiz Navia est content car c’est le seul lieu où les spectateurs peuvent faire des critiques constructives en présence du réalisateur.

« Lugar a dudas fut un lieu très important pour moi. J’y ai travaillé de 2005 à 2008. Pendant trois ans, j’ai coordonné le ciné-club de fiction qui avait lieu les samedis – et un petit moment celui du mardi qui concernait les films documentaires. Cela a été fondamental pour moi parce que, durant ces trois années, j’ai présenté de manière méthodique et concentrée une grande quantité de réalisateurs. Je proposais le film mais j’écrivais aussi sur les réalisateurs et je faisais des analyses pour le public. Ce fut une formation incroyable. Je crois que dans La Barra, le mélange de vécu et de cinéphilie vient de cette expérience.

D’un point de vue formel et esthétique, La Barra est chargé de tout ce que j’ai vu et qui me plaisait, dans le rythme, les références. Nous avons organisé plein de rétrospectives de réalisateurs qui n’avaient jamais été présentés à Cali (par exemple de Béla Tarr, Alexandre Soukorov, Amos Gitaï, Pier Paolo Pasolini, Andreï Tarkovski, Louis Malle, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Roberto Rossellini, Éric Rohmer, Tsai Ming-liang) et du cinéma latino-américain comme Lisandro Alonso ou Lucrecia Martel. On a aussi présenté les films de Theo Angelopoulos, Abbas Kiarostami, Ingmar Bergman, Jim Jarmush et d’autres encore.

J’avais la possibilité d’explorer le travail d’un réalisateur aux différentes étapes de sa carrière, ses films, sa photographie… c’était très intéressant pour moi. Ce fut une étape importante de ma formation parce que le cinéma, ça m’avait toujours plu, mais je n’ai jamais autant pu travailler sur le cinéma que pour le ciné-club. J’ai arrêté parce que j’avais trop de travail mais il continue. »


Étape 3 : Cali

Dans le taxi qui me raccompagne, je fais la connaissance impromptue du père d’Óscar. « C’est mon papa, là ! » s’écrit-il à un carrefour. Je regarde la tête du chauffeur qui ne lui ressemble pas. Derrière la vitre, je ne vois personne. « C’est mon papa, là, à la radio, qui chante ! » Son père est avocat mais il est aussi chanteur dans la même veine triste et poétique que celle de son fils. Cali, capitale colombienne de la salsa est une ville chaotique marquée par le cartel des années 1970, le cinéma gothique tropical et la littérature d’Andrés Caicedo. Óscar, pour son prochain film, Los Hongos, souhaite construire un portrait contemporain de sa ville natale.

« Granada, comme La Via Sexta, c’est une zone emblématique de la ville, non seulement pour le cinéma de Cali mais aussi dans la littérature caïcedienne. Je suis un disciple de la littérature d’Andrés Caicedo. La lecture de ses livres a été une étape importante pour moi. Tous les amis d’Andrés Caicedo étaient ceux qui faisaient le cinéma à Cali, Luis Ospina, Carlos Mayolo, Óscar Campo. Ils m’ont influencé. Ce qui me plaît le plus à Cali, c’est le Rio Pance, encore un motif de Caicedo. J’ai toujours vécu dans la zone de San Fernando, Miraflores, qui est un quartier tranquille et traditionnel de Cali. J’aime aussi l’université del Valle, au sud, où il y a un grand parc.

Cali a beaucoup changé, c’est plus sûr. J’ai passé beaucoup de temps dans ces quartiers et maintenant que je veux faire un film à Cali, je suis en train de découvrir des quartiers que je ne connaissais pas. Si on compare avec la description de Cali dans les livres de Caicedo dans les années 1970, ça a vraiment changé. Toute la zone Est est une autre ville. J’explore cette partie de la nouvelle ville de Cali pour mon prochain film, cela m’intéresse particulièrement de montrer un nouveau visage de la ville.

Je peux t’en parler un peu. J’aimerais partir de deux choses. La première, c’est un événement familial : ma grand-mère qui était une seconde mère, dont j’étais vraiment très proche est morte d’un cancer. À ce moment-là, je vivais à Bogotá et j’ai dû rentrer à Cali. Je suis revenu quand elle était malade mais tout a été très vite. Et après, j’ai décidé de rester pour m’occuper de ma mère quelques temps. La mort de ma grand-mère a précipité mon retour et m’a donné envie de regarder à nouveau cette ville que je connaissais et de raconter cet événement.

À partir de là, j’aimerais parler de deux adolescents qui auraient le vécu que j’ai eu, ces problèmes que j’ai rencontrés. En outre, il y a le graffiti comme thème qui me plaît parce que c’est une analogie du cinéma que j’aime, le cinéma qui représente un défi, un risque.

J’aimerais parler de deux jeunes artistes de Cali qui ont des difficultés à développer leurs projets artistiques et tourner avec des acteurs non-professionnels, de vrais artistes. Ce film possédera aussi ce mélange de documentaire et de fiction qui se construit tout en travaillant avec des personnages qui interprètent leur propre rôle. Comme dans La Barra, Cerebro existe en vrai et s’appelle Cerebro.

Travailler avec des acteurs non-professionnels, ce n’est pas seulement esthétique, c’est idéologique. Filmer avec des acteurs très connus, pour moi, c’est un mensonge implicite suffisamment fort pour ne pas m’intéresser. Je trouve plus important de porter à l’écran des inconnus. Cela me plaît parce que tu trouves des choses que tu n’aurais pas pu écrire. J’aime observer, inventer aussi mais à partir de ce qu’apportent ces gens. Ce n’est pas forcément la meilleure façon d’appréhender le cinéma mais c’est simplement ma façon de travailler. Ce qui me séduit, ce n’est pas tellement d’écrire une fiction mais plutôt d’engager des processus qui se transforment en film. J’aime ce processus difficile qui implique un dur travail de terrain et cette brèche qui fait qu’il y a des choses que tu contrôles et d’autres non. »


Étape 4 : Universidad del Valle

En Colombie, l’Universidad del Valle est une des plus réputées pour sa qualité d’enseignement et son activisme politique et social. Elle est aussi connue pour son parc tropical aux 4200 arbres, conçu comme un poumon de la ville. Óscar n’a pas pu m’y accompagner car, il faut une heure de bus et traverser un grand centre commercial avant d’accéder à ce lieu mythique. Mais c’est là qu’il a étudié la communication sociale et suivi la filière audiovisuelle créée par le groupe de Cali dans les années 1980. Je me suis un peu perdue au milieu de ces grands arbres, lisant au hasard les slogans qui recouvrent les murs des bâtiments parmi lesquels se cache ce bastion du cinéma indépendant.

« À l’université, nous avons étudié la communication sociale. Cette école existe depuis trente ans. Tu peux choisir le journalisme culturel ou la radio mais la partie la plus importante est celle de l’audiovisuel. On nous enseigne à réaliser des documentaires, des films expérimentaux. On doit faire beaucoup de recherche, on étudie les sciences sociales, l’anthropologie, l’histoire et la sociologie. Nous ne sommes pas des experts mais nous avons aussi des connaissances en ethnographie. J’ai suivi toute cette formation mais déjà petit, j’avais pris la décision de faire du cinéma. L’avantage à l’université est que j’ai pu m’investir dans beaucoup de projets, comme assistant lumière, cadreur, directeur de la photographie, etc. Et j’ai eu l’opportunité de travailler sur plusieurs films : El Rey d’Antonio Dorado et Yo soy otro d’Óscar Campo. Puis, j’ai été assistant réalisateur sur Perro come perro de Carlos Moreno. Indépendamment du résultat final, ce fut comme une petite école, les racines de mon travail, un apprentissage qui m’a donné la force de penser à mes propres projets.

L’université possède une tradition de cinéastes : Luis Ospina a été professeur à l’université, ainsi que Carlos Mayolo. Ce sont les fondateurs. Cette école, c’est le fils du Caliwood, du groupe de Cali. C’est pour cela qu’il y a une grande tradition documentaire qui m’a beaucoup influencé. Dans La Barra, je voulais faire une fiction avec des éléments documentaires. J’ai commencé par faire un court métrage sur Cerebro. Ce fut le point de départ de La Barra.

Les réalisateurs de Cali m’ont beaucoup influencé ainsi que ce qu’ils ont écrit même si j’ai ma propre esthétique. Je m’identifie au concept de cinéma qu’ils ont planté à Cali et qui se distingue du cinéma de Bogotá, qui est plus un cinéma d’auteur. Je me considère comme leur fils spirituel, surtout dans ce regard documentaire qu’ils ont eu. Mais je me sens différent pour beaucoup de choses. Je préfère le documentaire d’observation. Luis Hernández qui fut mon professeur de photographie à l’université m’a appris à regarder la réalité, le cinéma direct. Je suis aussi très influencé par le réalisme photographique de Robert Franck, Henri Cartier-Bresson, Salgado. Ces photographies m’ont marqué.

Je m’identifie à eux pour ce que doit être le cinéma, une recherche, une recherche de thème, une forme de pensée, un exercice de création, une création artistique et non comme une entreprise ou une industrie. »


Étape 5 : Chez Óscar

La mère d’Óscar vit dans un quartier résidentiel tranquille où le taxi attend que je sois entrée pour partir et où il faudra en appeler un autre avant de sortir car on ne sait jamais, mais on préfère ne pas raconter pourquoi. Óscar y habite. Ainsi, je pourrais admirer sa collection de DVD, et son ancien labo de photo et en bonus une photo d’Óscar à Cannes avec les frères Dardenne. La maman d’Óscar a été longtemps administratrice de Contravía Films et, elle et le père d’Óscar ont été producteurs associés de La Barra. Mais ce jour-là nous allons surtout parler de la forme de cinéma qu’il a choisie de faire dans un pays comme la Colombie où il est inévitable d’aborder le thème de la violence.

« Pour moi, faire du cinéma, raconter une histoire, ce n’est pas seulement un acte hédoniste, j’ai toujours le désir de parler d’un thème social ou de dénoncer des problèmes politiques. Cela vient déjà de ma formation et aussi parce que je viens d’une famille de classe moyenne, j’ai une approche sociale que n’aurait pas un enfant de famille très aisée ici en Colombie. C’est pour cela que je m’intéresse plus aux thèmes politiques qu’à d’autres thèmes de la tradition du cinéma de Cali. Évidemment, j’aime le politique mélangé au poétique, parce que je ne cherche pas non plus à faire des pamphlets et parce que le cinéma est un art, qui permet d’exprimer les choses de manière métaphorique.

Cela, je le connecte au thème de la mort. Le conflit colombien en général m’intéresse ou d’autres thèmes comme l’inégalité mais j’ai une conception propre quant à la manière de montrer la violence. Je crois qu’il faut trouver des formes qui nous fassent penser à la violence sans tomber dans une représentation simpliste de quelque chose de complexe. Montrer un mort à qui on a mis du ketchup, pour moi, c’est banaliser, réduire quelque chose de sérieux à une simple représentation. Un spectacle produit pour la vente. Cela ne me plaît pas de parler de cette manière, même si ces thèmes, de la mort, de la violence, m’intéressent, je préfère me focaliser sur ce qu’il y a avant et après les faits, sur le pourquoi des faits.

Je crois qu’il y a des choses vraiment difficiles à représenter dans un film. Par exemple, un massacre. Si quelqu’un veut critiquer un massacre en le mettant à l’écran comme si c’était un show, ça, pour moi, ça va dans le sens inverse du désir de le critiquer. En revanche, celui qui utilise la métaphore comme forme d’expression, des indices, des signes, des symboles, il construit une forme de pensée plus complexe qui s’éloigne du sensationnalisme. Il s’éloigne du simple fait de représenter un mort. Il te fait atteindre un niveau plus élevé du débat : pourquoi ces choses arrivent ? qui sont ceux qui les font ? que se passe-t-il après les faits violents ? C’est une relation au spectateur qui m’intéresse beaucoup plus. Oui, la métaphore, la poésie me paraissent plus importantes et je compte bien continuer à développer cette forme d’expression parce qu’elle amène le spectateur à participer au sens du film. Pour moi, La Barra, c’est un film qui parle tout le temps de la violence, mais de la violence quotidienne que l’on n’accepte pas. Par exemple, le fait qu’un homme mette la musique à fond sans se soucier de son voisin, ce qui arrive beaucoup en Colombie, c’est une métaphore qui parle d’une autre forme de violence que celle du sang et des balles mais que je ne veux pas montrer. Dans ce sens, ça m’intéresse que les films soient la pointe d’un iceberg. Tu ne vois que la pointe mais il y a quelque chose en dessous : derrière l’histoire du type qui a perdu sa copine et qui arrive dans le village, il y a un conflit social complexe.

Pour conclure, je pense qu’il est important que le thème de la violence continue à être abordé dans les films colombiens mais il faut trouver de nouvelles formes, de nouvelles esthétiques, de nouveaux modes de représentation parce que sinon, nous risquons de n’offrir que des caricatures de notre réalité. Ce dont nous avons besoin, c’est conter ces détails, ces questions simples qui sont les vraies raisons de notre violence. Un problème en Colombie, par exemple, est la lutte pour la terre : qui est le propriétaire ? qui est celui qui la quitte ? qui décide de qui est le propriétaire ? Ce sont des problèmes qui datent d’une cinquantaine d’années. Et c’est un thème que l’on retrouve dans La Barra : un homme veut s’approprier la plage d’une communauté qui n’est pas d’accord. Ça ne m’intéresse pas de raconter tout le conflit qui est si compliqué. Mais c’est important de piquer et de suggérer, que les gens sentent et que cela les amène à penser, et qu’ils continuent à réfléchir parce que les mécanismes utilisés ne sont pas évidents.

La Sirga est un très bon exemple de ce que je viens d’expliquer. Il raconte l’histoire d’une déplacée qui fuit un massacre. Elle va chercher l’unique famille qui lui reste. C’est un film sur une femme qui a vécu la violence avant le film et qui doit recommencer sa vie. On ne voit jamais ce qu’elle a vécu, on le sent et on en parle, c’est tout.

Je crois qu’il faut entrer dans le système pour contaminer les gens avec ces idées. »

Propos recueillis à Cali par Ghislaine Tabareau-Desseux du 28 au 30 juin 2011