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Un magnifique modeste Michel Duchaussoy (1938-2012)

C’est une tradition en France : si les « stars » sont souvent adulées, les grands seconds rôles sont, eux, tout simplement populaires et aimés du public. Second rôle, Michel Duchaussoy le fut presque constamment au cours de sa fabuleuse carrière théâtrale d’un demi-siècle. Pensionnaire (en 1964) puis sociétaire (en 1967) de la Comédie française, il y joua des dizaines de pièces, se mettant avec respect, modestie et superbe (ce qui n’est pas forcément contradictoire), au service des textes : « un serviteur magnifique » aurait pu être aussi notre titre De multiples rôles dans les années 1960 et 70, souvent petits, parfois minuscules, des créations marquantes aussi : Chenneviette, l’incorrigible parasite du Fil à la patte de Feydeau, Trissotin dans Les Femmes savantes… Curieusement, au même moment, le cinéma lui offrait les premiers rôles que la scène lui refusait : il eut la chance d’arriver à un moment où la Comédie Française assouplissait ses règles et laissait plus facilement ses sociétaires la quitter un temps pour les studios.

On associa, non sans raison, constamment Duchaussoy à Claude Chabrol. Le film qui le rendit durablement populaire fut Que la bête meure, où, interprète subtil des intentions profondes du réalisateur, il donne du personnage de Charles (tous les hommes s’appellent Charles chez Chabrol) une dimension bien plus complexe que ses apparences de « bon » de service face au « méchant » Jean Yanne – Paul (tous les hommes s’appellent Paul chez Chabrol !!!) le laissaient craindre (lire sur ce point la brève et limpide analyse de Joël Magny dans son Chabrol de 1987). On le verra dans trois autres Chabrol majeurs jusqu’à Nada(1973), où sa fragilité fait merveille dans le personnage de Treuffais, le prof de philo névrotique. Son amitié pour le réalisateur de Juste avant la nuit l’amena à apparaître dans ce film, non crédité, pour quelques secondes, au côté de François Périer dans la séquence du cimetière. Puis, après deux téléfilms de 1974, plus de Chabrol durant trente ans, jusqu’à son retour dans La Demoiselle d’honneur.

Réduire Duchaussoy à l’univers chabrolien est donc fallacieux. Après quelques fugaces apparitions (Vie privée de L. Malle, Le Jour le plus long), c’est Alain Jessua, un autre très grand cinéaste de l’ambiguïté, du trouble, qui lui donna son premier « premier » rôle en 1967 : sa métamorphose de jeune bourgeois fan de bande -dessinée en schizophrène dans Jeu de massacre est fascinante. Réalisateur étonnamment sous estimé, Jessua fit appel à lui pour deux autres de ses réalisations majeures : le tranquillement terrifiant Traitement de choc où il officie avec Delon dans une clinique mortifère, et Armaguedon, œuvre majeure scandaleusement massacrée par l’essentiel de la critique à sa sortie, où, commissaire de police, il traque à nouveau J. Yanne, vrai-faux méchant. Il serait bon que sa disparition permette de ressusciter ces films…

Paradoxalement, au moment – la fin des années 1970 – où la scène offrait enfin à Michel Duchaussoy des premiers rôles à la hauteur de son talent (à la Comédie Française puis sur d’autres scènes), le cinéma ne lui proposa plus guère que des seconds rôles. Il poursuivit aussi une carrière télévisuelle qui accrut encore sa popularité. Son rythme déjà intense de tournage s’intensifia beaucoup à partir de 2000 (on le (re)verra très prochainement en Abraracourcix dans l’Astérix et Obélix d’Alain Chabat, son ultime rôle). Parmi les multiples prestations cinématographiques où il captait toujours l’attention du spectateur, quelques-unes, pas forcément les plus connues, me semblent particulièrement révélatrices de son discret (modeste !) génie de comédien : Milou en mai où il retrouve L. Malle, ses contributions chaleureuses et complices à l’univers d’un autre grand sous-estimé, Jean Marbœuf (La Ville des silences, Voir l’éléphant). Et le trop peu vu Disparus de Gilles Bourdos, où il est extraordinaire de tristesse désabusée en spécialiste du stalinisme ancien exécuteur des ordres du G.PU…

Christian Berger