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Extrêmement subtil et incroyablement lourd

Un vieil homme attend, sur le palier, le retour de sa compagne de toujours, qui l’a jeté dehors quelques semaines plus tôt. Elle monte péniblement les escaliers, les deux mains chargées de provisions. Lorsqu’elle aperçoit son ami, elle poursuit son chemin comme si de rien n’était, passe à son niveau, lui tourne le dos pour s’engager dans le couloir… Puis, toujours de dos et sans un mot, pose l’un de ses sacs au sol, et poursuit sa route. Léger sourire du vieil homme, qui ramasse le sac et la suit dans le couloir… La réconciliation est opérée. Subtilement ? Non, car la lourdeur de la mise en scène, anonyme et convenue, vient étouffer l’émotion dans l’œuf, à grand coups de musique, et de montage parallèle nous montrant des dizaines de réconciliations simultanées… Lourd, donc. Pire, les maladresses de forme peuvent se doubler d’approximations, voire de contresens, sur le fond. Ce qui est alors tout sauf anodin.

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L’adaptation au cinéma du livre de Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près, donne à voir le pire d’un certain savoir-faire cinématographique qui semble consister à tirer le plus de larmes possibles au spectateur. Un « savoir-émouvoir », en quelque sorte, déployé en l’occurrence par Stephen Daldry, grand habitué des mélodrames (Billy Elliot, The hours, The Reader). Le livre de JSF, outre le fait qu’il a reçu un accueil chaleureux (et mérité) de la part de la critique comme des lecteurs, semblait prédestiné à faire l’objet d’une adaptation, tant le cinéma américain actuel raffole des thématiques qu’il embrasse : comment se relever après un drame, surtout lorsqu’il est à la fois historique et familial (la perte d’un être cher pendant les attentats du 11 septembre) ? Comment opposer dignité et cohésion à des faits dont l’horreur échappe à toute logique ? Et comment (car en fin de compte, il s’agit toujours de cela) triompher du mal, grâce à la force de l’amour, de la famille, et souvent (quoiqu’ici, cela nous soit relativement épargné) de la patrie ?

Extrêmement fort et incroyablement près est raconté à la première personne par Oskar, un jeune garçon aux capacités intellectuelles hors normes et légèrement autiste, qui, en se lançant dans la résolution d’une énigme laissée par son père avant sa mort, va tenter de faire son deuil. D’accepter, plus que de comprendre, l’inexplicable. D’autant qu’Oskar a caché le téléphone sur lequel son père, prisonnier d’une des tours avant qu’elle ne s’effondre, a laissé plusieurs messages, de plus en plus paniqués. Oskar aurait pu décrocher lors du dernier message, mais n’en a pas eu la force : il en ressent une culpabilité dont le dépassement constitue la clé de son travail de deuil.

En soi, la situation est déjà on ne peut plus chargée d’émotion. Et, de fait, lorsque le jeune garçon écoute les messages, un simple plan sur son visage suffit à nous la communiquer. Mais, plutôt que de chercher la manière la plus subtile de nous amener vers cette scène, le film tourne autour avec une insistance complaisante, qui en devient presque grossière. Par flash-backs, ou parce qu’Oskar écoute les messages à plusieurs reprises, seul, puis avec son grand-père, on revient au moins une demi-douzaine de fois sur ce moment-clé. En interrompant à chaque fois l’écoute des messages un peu plus loin, le réalisateur crée de toute pièce un suspens autour du dernier message, dont on comprend qu’Oskar a du mal à le réécouter… Le problème, c’est que lorsqu’enfin il l’écoute, on n’a plus le moindre intérêt pour son contenu, tant nos réservoirs de curiosité et d’émotions on été siphonnés sans aucun ménagement.

Car, bien sûr, la forme ne fait qu’alourdir la structure du récit : légers travellings avant sur les gros plans des visages, musique récurrente qui monte avec « juste ce qu’il faut de volume »… et surtout, cette agaçante manie du montage, qui, au lieu de nous montrer la scène dans une unité brute, en fait, tant il la morcelle, une simple donnée du scénario, qui la transforme en pur procédé rythmique, permettant à tout moment, par un simple rappel, de rehausser le niveau d’émotion du spectateur. Émotion qui devient un simple produit commercial, dont il s’agit plus d’exploiter le potentiel vendeur que les tenants et les aboutissants narratifs.

Mais cette lourdeur formelle et ce perpétuel chantage à l’émotion peuvent produire d’autres effets sur le spectateur que l’impression (désagréable, mais somme toute inoffensive) d’être pris pour un imbécile. Car s’il est entendu qu’on peut rire ou pleurer de tout, et qu’un film peut aborder un fait historique sans en proposer une analyse journalistique, la manière dont on présente ces faits reste cruciale. Et, lorsque la seule volonté d’émouvoir guide le réalisateur, il en vient à faire des raccourcis simplistes, et à transmettre un message et un point de vue faussés, voire antipathiques ; dans tous les cas, nuisibles, pour le spectateur comme pour le film.

En effet, lors de son « enquête », Oskar est amené à rencontrer tous les New-yorkais portant le nom de famille « Black ». Tous, font preuve d’une gentillesse extrême avec lui (on comprend après que c’est sa mère qui est allée les voir au préalable, en leur expliquant la situation). À la fin, Oskar écrit une lettre à chacune de ces personnes (ce qui fait quand même pas loin de 500 lettres !), pour les remercier de leur accueil, et leur délivre un message d’espoir et d’amour, qui semble tous les aider à redresser la tête. Même la seule femme qui leur avait violemment claqué la porte au nez pleure abondamment, comme si Stephen Daldry avait finalement eu peur du seul contre-point qu’il avait réussi à introduire dans son film. Le courage, la lucidité, l’amour de ce jeune garçon semble donc permettre à tout New-York de se relever du 11-Septembre. On ne remettra pas en cause cet aspect mégalo, qui peut-être attribué à une forme de moralité universelle propre aux contes, mais on peut tout de même souligner le manque d’engagement de toute réflexion sur ces attentats, l’absence, de la part des New-yorkais montrés dans le film, de tout sentiment de responsabilité à leur égard, et surtout un retour à la « normale » dénué de tout enseignement ou évolution, bercé par cette certitude à toute épreuve que les valeurs chrétiennes (la bonté, l’amour de son prochain, le sens de la famille) triomphent toujours de tout. Ce qui peut être vu, étant donnée la situation et ses développements ultérieurs jusqu’à aujourd’hui, comme un manque de sérieux assez grave.
Bien que se présentant comme un simple conte sur l’enfance (qu’il aurait pu être en prenant par exemple un autre prétexte, plus neutre, pour la mort du père), Extrêmement fort et incroyablement près s’inscrit dans le contexte de l’un des faits historiques les plus marquants des 20 dernières années. Daldry n’a évidemment pas à se faire le chroniqueur, et encore moins l’analyste, de ces événements mais la lourdeur de sa machinerie émotionnelle finit presque par jouer, malgré elle, un rôle de désinformation assez nocif. Et nous rappelle à quel point forme et fond sont, au cinéma, indissociablement liés.

François Barge-Prieur