Rechercher du contenu

Entretien avec Jean-Jacques Schpoliansky À propos du Balzac

À la tête du Balzac depuis 1973, Jean-Jacques Schpoliansky a décidé, en fin d’année 2011, d’une initiative peu commune. Afin d’alerter l’opinion sur ses difficultés – une sérieuse baisse de fréquentation, due notamment à la mainmise croissante des grands réseaux sur les sorties Art et Essai les plus porteuses -, il a fermé, du 21 au 27 décembre, les portes de son cinéma, bientôt imité par le Lincoln, autre salle emblématique des Champs-Élysées.
L’exploitant revient avec nous sur ces événements – l’occasion d’évoquer son parcours, mais aussi la question de la diversité culturelle, et le fragile équilibre entre réseaux et indépendants.

Les Fiches : Dans la semaine du 21 au 28 décembre, vous avez décidé de fermer votre cinéma. Pouvez-vous nous rappeler les circonstances qui vous ont conduit à une telle initiative ?

Jean-Jacques Schpoliansky : Simplement, depuis le début de l’année, je n’avais pas obtenu suffisamment de films pour le Balzac, parce que les distributeurs avaient choisi de les sortir dans les circuits. À un moment donné, j’ai été privé de deux films qui me semblaient possibles pour le Balzac. Je me suis dit que ce n’était plus tenable. J’avais déjà perdu plus de 13% de spectateurs. La seule manière de montrer ce phénomène, c’était de fermer, parce que je n’avais plus de films à programmer dans ma grande salle. Or, celle-ci fait 400 places. Elle justifie que l’on puisse passer des films Art et Essai. Car ce sont toujours des films Art et Essai, mais avec plus d’audience. Et si on me les refuse, ce n’est plus vivable avec un loyer de près de 20000 euros par an.

Il s’agissait du Cronenberg (A Dangerous Method) et du Kaurismaki (Le Havre)…

Tout à fait. Ce sont les deux films qui ont polarisé la situation. J’avais déjà obtenu, devant le médiateur, un film au mois de juin. C’était Une séparation. En l’obtenant, je voulais, évidemment, le défendre le mieux possible. Il s’avère que, non seulement le film a eu du succès, mais qu’en plus le Balzac a réalisé le troisième résultat en France. Il n’y a donc aucune raison logique – à part l’économie libérale avancée – qui m’empêche d’avoir des films un peu plus lourds, puisqu’avec ma seule grande salle, je peux parfaitement défendre toutes sortes de réalisateurs, en enchaînant, en plus, sur la salle 2, la salle 3, pour les garder le plus longtemps possible…

Le Lincoln n’a pas tardé à vous emboîter le pas, et le constat semble partagé par de nombreux exploitants. Pensez-vous avoir été suffisamment entendu ? Par les distributeurs, d’une part, et par le grand public, d’autre part ?

Déjà, j’ai été entendu par la presse. Ce qui signifie que l’information est allée au-delà de la proximité du Balzac. Ensuite, en effet, le Lincoln a emboîté le pas. Nous avons le même genre de programmation. Le désavantage que j’ai, si je puis dire, c’est d’avoir une salle de 400 places. La hauteur des films n’est pas la même, puisqu’on ne défend pas les mêmes films avec une salle de 400 places et une salle de 125 places, évidemment. Mais le combat est le même. Et, au niveau du public, je ne vous dis pas le nombre de mails que j’ai reçus, de lettres que l’on m’a envoyées. J’ai répercuté tout cela à la Mairie de Paris et au Ministre de la Culture. Des deux côtés, ils ont reçu pas mal de lettres de spectateurs du Balzac, à propos de ce qu’il s’y passe, de l’utilité d’un cinéma comme celui-ci aux Champs-Élysées. En ce qui concerne les distributeurs, je crois qu’il y aura, pour l’ensemble des intervenants des Champs-Élysées, des rendez-vous pour voir si l’on peut convenir d’une manière de vivre ensemble. Ce n’est pas simple. C’est la limite de l’économie libérale. Parce que si on parle de la France, on parle de diversité culturelle, et elle se fait par le biais de salles diversifiées. S’il n’y a plus que des circuits pour la défendre, elle va s’amenuiser, petit à petit.

Songez-vous, sur le long terme, à de nouvelles initiatives ?

Non, je crois que là, je suis allé à l’extrême limite… N’ayons pas peur des mots, on est quand même qu’un petit truc, le cinéma. La presse ne va pas s’emparer, à chaque fois, d’un phénomène comme celui-ci. Déjà, rendez-vous compte, on est dans le pays où l’on a le plus grand parc de salles au monde par rapport au nombre d’habitants, où il y a la plus grande diversité de cinématographies. Moi, j’ai attaqué là-dessus, mais maintenant je ne vais pas renouveler le genre. Ou je suis entendu ou, à un moment donné, la question est simple : « Faut-il qu’il y ait toujours un Balzac aux Champs-Élysées ? ». Ça ne va pas plus loin que ça. Je ne veux pas non plus être une espèce de dernier petit machin… Non, je pose le problème des salles en centre ville. Des salles indépendantes, d’art et d’essai, qui font un travail particulier, mais fondamental. C’est comme la place du village, où les notables se réunissaient. C’est comme les salons littéraires au 18ème siècle, où les gens se retrouvaient pour parler de la révolution. Dans les cinémas comme les miens, on ne parle pas de révolution, mais d’évolution, du fait que les gens puissent encore ouvrir leur esprit critique. Voyez le film que je sors aujourd’hui, Les Nouveaux chiens de garde… J’essaie d’associer un certain nombre de choses.

Y a-t-il une situation propre aux Champs-Élysées, ou bien la retrouve-t-on dans tous les centre-villes ? De par la disparition des commerces, toute une vie de quartier s’éteint… Vous pensez que c’est ce qui est en jeu ?

Bien sûr… Le grand problème, actuellement, c’est que les cinémas des centre-villes occupent des places lourdes, avec des volumes importants, et où d’autres commerces pourraient faire beaucoup mieux. D’ailleurs, j’ai une idée très originale. Après les cinémas d’Art et d’Essai, qui prennent de la place : les lycées, foutez-les en province, et mettez à la place des immeubles de rapports. Là, l’économie pourra prendre tout son sens.

Vous assistiez, ce matin-même, à la projection d’un clip réalisé avec d’autres exploitants. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Je fais partie du comité directeur des Champs-Élysees, et cela depuis plusieurs années. Et nous avons envisagé – et j’en suis l’un des promoteurs – le fait que le quartier avait, petit à petit, perdu le sens de quartier de cinéma, et qu’il devait le retrouver. En 30 ans, nous avons perdu 35 écrans. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 33. La moitié des écrans ont disparu. Pour cela, nous faisons une opération, tous ensemble – Gaumont, UGC, Pathé, Lincoln, Publicis et Balzac -, qui s’appelle « Les Champs-Élysées, Avenue du Cinéma ». Nous avons vu le clip que toutes les salles vont passer, quinze jours durant, avant cette opération. Ce qui montre bien que, d’un coté, l’on est en concurrence frontale, et que de l’autre, non. En termes économiques, cela a un nom : la logique de destination. La logique de destination, c’est très important. Si, dans un quartier par exemple, il y a beaucoup d’hôtels qui ferment, les gens se diront : « Il n’y a plus de chambres dans ce quartier, allons voir ailleurs… » C’est la même chose pour le cinéma. Si l’on perd des écrans sur les Champs-ÉElysées, on perd aussi l’idée de quartier de cinéma, et on va ailleurs. C’est là-dessus qu’il faut se battre.

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ? Quel rôle pourrait, ou devrait jouer, selon vous, le Ministère de la Culture ?

Un médiateur a été nommé, il y a de cela plusieurs années. Là, une nouvelle médiatrice. J’attends qu’elle apporte son éclairage – c’est tout ce que je peux dire -, son analyse, son expertise sur l’avenir du cinéma aux Champs-Élysées.

Un « code de bonne conduite » serait-il envisageable entre les exploitants ? Et, si tel était le cas, qu’attendriez-vous d’un tel code ?

C’est tout le débat. La question est : comment pourrions-nous vivre ensemble, en sachant qu’il y a plusieurs logiques qui se confrontent ? Je ne peux pas vous dire quelle serait l’issue de cette conversation…

En novembre dernier, Les Fiches du Cinéma tiraient la sonnette d’alarme. Le nombre de sorties par semaine n’en finissait plus d’augmenter. On comptait alors jusqu’à 18 sorties pour une seule semaine… Comment gérez-vous-cela ?

C’est à moi de vous poser la question ! Le grand problème, c’est que maintenant on écrème, on écrème, on écrème… Vous voyez les sorties, comment les films sont traités. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est un grand réalisateur : aujourd’hui, la logique, ce ne sont plus les films, ce sont les salles. Les salles prennent des films, et puis comme il y a trop de sorties, à peine a-t-on le temps d’apprendre l’existence de certains films que, déjà, ils ont disparu. C’est dommage. Nous, on essaie, modestement, lorsqu’on nous confie un film, de le défendre, le mieux possible, et le plus longtemps possible. Mais c’est un autre débat. Il est vrai que, quand les distributeurs sortent un film, c’est à eux de déterminer quand. C’est à eux, entre eux, de trouver un modèle. Je ne suis pas distributeur. En tout cas, avec 18 sorties par semaines, il y en a beaucoup qui restent sur le carreau. Et, parfois, de très bons films. Depuis trois semaines, je programme L’Empire des Rastelli, qui n’a pas de succès… Il y a tellement de films qui sortent que le public ne sait plus où aller. Alors, il y a les grosses machines, qui ont un maximum de pub… Bons ou pas, ce n’est même pas le problème. Parfois, ce sont les bons qui fonctionnent, parfois, des films qui n’ont pas tellement de qualités. Parce que tel comédien attire le regard du public, ou telle action… Mais ça me dépasse un peu. Ce qui m’intéresse, dans mon axe à moi, c’est qu’il y ait de quoi nourrir des cinémas qui font un travail sur les films.

Qu’en-est il des cartes illimitées ? Voila plus de 10 ans qu’UGC a lancé sa première offre d’abonnement mensuel. Quel rôle ces forfaits, auxquels vous êtes désormais associé, ont-ils joué dans la situation actuelle ?

Je ne suis pas une association à moi seul, je n’ai pas fait d’analyses ni d’enquêtes. Personnellement, j’ai été obligé de la prendre 5 ans après sa sortie, parce que j’avais perdu 25 % de mes spectateurs. Ils avaient fait leurs calculs. Contraint et forcé, je les ai prises. Évidemment, le prix moyen a chuté. Mais cela a sans doute fait du bien au circuit, en re-mobilisant des spectateurs qui n’avaient plus les moyens de payer autant, alors qu’ils étaient assidus. Ceci dit, cela ne m’a pas ramené les jeunes, ils ne viennent pas aux Champs-Élysées, ils n’aiment pas les Champs-Élysées, et on fait tout pour les reconquérir. Les circuits, en fonction de cette carte, veulent avoir tous les films. Plutôt que de reverser à des indépendants, ils préfèrent les avoir, c’est évident. Tout cela est logique. Mais, pour le moment, j’apprécie d’avoir cette carte, car cela me permet de reconquérir des spectateurs qui m’avaient quitté.

Pour se démarquer, enrichir son offre, construire son identité, un cinéma peut proposer autour des films, des débats, des ciné-concerts, des séances pour la jeunesse, etc. Ces initiatives sont-elles fragilisées par les problèmes actuels ?

Je ne fais que cela. Je veux que ma salle soit utile. Je fais des soirées-opéra, des ciné-concerts, des matinées pour les enfants. Le loyer, je le paie 24 heures sur 24. J’utilise donc la tranche la plus large possible. Et quand je n’ai pas de films qui remplissent la grande salle, je me permets, par moments, des soirées exceptionnelles, qui rapportent un peu plus, qui me permettent de ne pas passer mon temps a dire : « S’il vous plaît, pour la culture… » Il faut que je trouve moi-même des solutions, pour m’auto-réguler, alimenter Le Balzac en activités plus rémunératrices. Sinon, il faut que je devienne un cinéma municipal, et je n’y tiens pas. De toute façon, il n’en existe pas à Paris. Moi, je suis un cinéma commercial, mais je ne dépends que de la culture – du moins, du cinéma d’Art et d’Essai, et de recherche.

Une Séparation, d’Asghar Farhadi, a plus que trouvé son public, engrangeant plus de 900 000 entrées. Vous l’avez longtemps programmé, comme vous le disiez, réalisant au passage l’un des meilleurs scores français. Est-ce par le fait de défendre ce genre de film que s’exprime votre conception du métier ?

Oui. N’oubliez pas que, depuis l’origine du Balzac, en 1935, ma famille est là, pour défendre les films. Avant la guerre, nous avons défendu tous les films de Shirley Temple, la fiancée de l’Amérique… Après la guerre, nous avons eu 23 années magnifiques, nos 23 glorieuses. Entre 1947 et 1969… Jour de Fête, Les Vacances de Monsieur Hulot, La Ronde, Casque d’Or, Gervaise, Manège, À Bout de Souffle, Les Tontons Flingueurs, La Guerre des Boutons, Le Triporteur, jusqu’à La Piscine. Nous avons connu des années exceptionnelles. Et puis, en 1970, le quatuor de salles si connu – Balzac, Elias, Cala, Vivienne – a arrêté de fonctionner, et en plus, UGC a été racheté, en 1971, par un ensemble d’indépendants. Avant, c’était un ensemble de sociétés mixtes, dont je faisais d’ailleurs partie. À partir de là s’est créé un circuit puissant supplémentaire. À l’époque, il y avait Parafance, Gaumont, Pathé et UGC. Cela faisait beaucoup, mon père était déjà très malade, il n’a pas vu le danger. Moi, je suis arrivé en 1973, à sa mort. J’avais une salle et plus de films. Donc, il a fallu sortir les biscotos et, d’abord, faire des salles supplémentaires. Et, ensuite, trouver l’axe de programmation. Comme je l’avais fait chez UGC, où je m’occupais des salles Art et Essai en milieu universitaire, je me suis dit : voilà mon axe ! C’est ainsi que je me suis retrouvé avec les Olympic. (NDLR : Réseau de salles Art et Essai parisiennes, dirigé par Frédéric Mitterrand jusqu’à sa faillite, en 1986.) À partir du moment ou j’ai travaillé avec eux, j’ai continué avec le même programmateur, Jean Hernandez. En 1986, les Olympic ont déposé le bilan. Mais Jean est toujours là, on est les deux papy du cinéma… En 1988, notre programmation était bonne, mais personne ne le savait. Je me suis dit qu’il fallait trouver un moyen pour que cela se sache. J’ai commencé à parler, et on ne m’a plus arrêté. Et, une fois que l’on parle, il faut dire des choses ! Je n’allais pas dire : « Tiens, vous allez voir tel film… » Il fallait faire des animations, j’ai toujours été imaginatif là-dessus. J’aime trois choses : la musique, la bouffe et le cinéma. Donc, j’ai mélangé le tout, ici. En musique, je programme 100 évènements par an. En bouffe, je fais de grandes soirées gastronomiques. Et, en cinéma, j’ai délégué à Jean ma ligne éditoriale. J’ai fait beaucoup d’animations, et je ne vais pas m’arrêter, parce que je suis un jeune homme de 68 ans !

Dans ce contexte, quel regard portez-vous sur la bonne santé globale affichée par le cinéma français ? 2011 aura vu les salles connaître une fréquentation de 215 millions d’entrées. Du jamais vu depuis 1966…

Je suis ravi pour le cinéma, mais je suis désolé que la répartition ne soit pas aussi extraordinaire au niveau des salles. On est dans un pays fabuleux, pour le cinéma. Il faudrait peu de choses pour que la plupart y trouvent leur compte. Je me doute que ce n’est pas simple, les circuits ont une logique que je comprends. Mais nous, nous devons aussi exister dans ce concert-là. Nous devons prouver que nous sommes utiles. Donc, battons-nous pour prouver que nous sommes une composante intéressante, quant à ce que j’appelle la diversité culturelle. Si nous n’y arrivons pas, nous disparaîtrons, mais si nous y arrivons, nous aurons des lendemains qui chantent. Je ne suis qu’un modeste exploitant dans un cadre local. Je ne vais pas refaire le cinéma dans sa globalité. Je ne suis pas représentatif d’une quelconque association, je ne parle qu’au nom du Balzac. Je ne suis qu’une petite composante, sur les quelque 1000 salles art et essai de France. Mais j’essaie de donner de la voix pour l’ensemble de mes collègues, sur un point : si l’on veut, demain encore, exister, il faut produire un travail différent de celui des circuits, pour donner au public l’envie de venir chez nous.

Propos recueillis le 11 janvier 2012 par Thomas Fouet et Gaël Martin