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Entretien avec Eric Khoo À propos de Tatsumi

Remarqué à Cannes pour son troisième long-métrage, Be With Me, en 2005, Eric Khoo a depuis confirmé son statut d’auteur à suivre, avec le remarquable My Magic (2008). À l’occasion de la sortie de son premier film d’animation – dans lequel il rend hommage à l’une de ses influences majeures, Yoshihiro Tatsumi, le maître du manga pour adultes -, Khoo revient sur son œuvre, dans laquelle l’amour du cinéma de genre, du mélodrame au film gore, croise une pratique très personnelle, et résolument contemporaine, de l’image à l’ère du numérique.

Comment êtes-vous venu au cinéma ?
Grâce au Festival de Singapour, dont la première édition doit remonter à 30 ans. Je faisais beaucoup de BD, et quand j’ai entendu parler du Festival, j’ai décidé de réaliser un court métrage. Un concours était organisé et, au même moment, beaucoup de sélectionneurs du monde entier faisaient le déplacement. S’ils voyaient votre film, et s’ils l’aimaient, ils pouvaient vous inviter dans leur festival. En 1994, j’ai tourné un court, Pain, qui a été interdit par le gouvernement. Mais ils l’ont autorisé à concourir en compétition, parce que tous les jurés étaient étrangers. Cette année-là, j’ai remporté deux prix : celui du Meilleur Réalisateur, et le “Special Achievement”. J’ignorais qu’il y avait un sponsoring à la clé – de Kodak, et de maisons de production -, et je leur ai proposé de faire un long métrage.

Vous sentez-vous spécifiquement cinéaste, ou plus largement faiseur d’images ? Cela fait écho à la situation de Tatsumi qui, lui-même, est un passionné de cinéma, et sur lequel les films ont eu une grande influence ?
Ce qui me plaît le plus chez lui – j’aime ses histoires, bien sûr -, c’est la façon dont il conçoit ses planches, comme des story-boards. Je suis très heureux qu’on soit parvenu à ce mariage de la BD et du cinéma, et que Tatsumi ait pu voir ses dessins prendre vie. Je crois que ça a toujours été son rêve. Mais faire ce film a pris un an, et ça m’a donné envie de refaire une BD. Je fais toujours des story-boards, je continue à dessiner, mais je n’ai pas fait de BD depuis longtemps. Je pense en faire une à propos d’une table, dans un vieux coffee shop : vous suivez différentes histoires, avec des personnages qui mangent à cette table et, au milieu seulement, le spectateur comprendrait que c’est la table qui raconte l’histoire… Ça peut marcher en BD, mais en film, ce serait très compliqué !

Vous avez été convaincu, à un moment donné, de tourner en numérique. Pour quelles raisons ? Qu’est-ce qui vous a séduit dans l’image numérique ?
Des raisons budgétaires ! En Inde, quand vous tournez sur pellicule, ça ne coûte pas grand-chose, à cause du volume de la production. À Singapour, c’est très cher. Mes deux premiers long métrages ont été tournés en 35mm et super-16, et pour Be with Me, je suis passé au numérique. D’ailleurs, j’ai tellement tourné grâce au numérique que j’aurais pu produire un film entier sur Theresa Chan. (NDLR : Protagoniste de l’un des quatre récits du film.) À l’origine, c’était pour faire des économies. Mais le dernier film que j’ai produit a été tourné avec la RED Epic, et l’image est belle. C’est un film de fantômes, tourné dans la jungle. L’autre point fort de ces caméras numérique, c’est que vous n’avez pas besoin d’autant de lumière. Et, lorsque vous tournez en Malaisie, qu’il fait 40°, avec l’humidité… Et puis, je suis quelqu’un d’impatient, j’aime faire les choses très vite, et quand on tourne sur pellicule, le processus est beaucoup plus lent. Quoi qu’il en soit, l’époque de la pellicule touche à sa fin. J’étais récemment en Norvège, et tous les cinémas y sont équipés en DCP. (NDLR : Digital Cinema Package.) À Cannes, j’avais insisté pour que la projection de Tatsumi soit en 35mm. Le projectionniste était tellement heureux ! Car 80% des films sont en numérique. Mais j’aime toujours voir des films sur pellicule, avec le petit point de changement de bobine… Dans la première bobine de Tatsumi, il y a Hell – à propos du bombardement d’Hiroshima – et, volontairement, nous avons dégradé l’apparence du segment. La société de sous-titrage, en France, nous a appelés pour nous dire que la bobine était endommagée !

Dans vos films, la frontière entre documentaire et fiction semble toujours indécidable, sujet à questionnement…
Tatsumi est très proche de Be with Me, avec ses histoires fictionnelles et ce personnage bien réel. Quand j’ai décidé de faire Tatsumi, les histoires qui m’avaient marquées il y a des décennies me plaisaient toujours autant. Mais c’est parce que Tatsumi a écrit son autobiographie que j’ai pu en faire un film. Je ne pouvais pas simplement compiler toutes ses histoires, même si chacune d’elles pourrait fonctionner en tant que court métrage. Plus globalement, nous avions besoin de son apport personnel pour les combiner, transmettre son ressenti, son parcours, pour que le film soit une œuvre à part entière. S’il n’avait pas fait son autobiographie, je n’aurais pas fait le film. Je n’aurais pas pu. Je ne savais rien de lui, de ce qu’il avait traversé, et c’est lui qui, un peu comme Theresa Chan dans Be with Me, a fourni sa charpente, son architecture au film.

Comment avez-vous choisi spécifiquement ces histoires dans Tatsumi ?
C’était difficile, parce que beaucoup m’intéressaient ! J’ai procédé par élimination, et quand j’ai rencontré Tatsumi à Tokyo, je lui ai montré quel type d’histoire je voulais utiliser. À l’origine, je voulais en réaliser 6, mais je me suis rendu compte, pendant la préproduction, qu’il n’y aurait pas assez de temps dans le film. On ne pouvait pas compresser sa vie à ce point. Quand je lui ai montré le film, il a aimé les 5 histoires que j’avais retenues… Mais au tout début, je lui en avais montré 10. À mon avis, les 2 ou 3 autres histoires que j’avais sérieusement envisagées ne se seraient pas intégrées à l’ensemble. Il s’agissait aussi d’insérer les histoires dans le récit de la vie de Tatsumi. Je me suis dit que les deux récits d’après-guerre, Hell et Goodbye, devaient fonctionner comme des serre-livres. Pour moi, Goodbyedevait être la dernière histoire. Cette histoire, quand je l’ai lue, il y a 25 ans, m’a foudroyé. Et après tout ce temps, elle est toujours présente.

L’animation a-t-elle été le seul choix, ou avez-vous envisagé de tourner le film en images réelles ?
Certainement pas, parce que j’aime l’animation, j’aime son style et ses dessins. Tatsumi est mon premier et dernier film d’animation, parce que ça prend beaucoup de temps, et aussi parce que Tatsumi et moi sommes très heureux du résultat. Je voudrais bien collaborer de nouveau avec lui, mais s’il dessinait quelque chose d’inédit, et si je pouvais en faire un film en images réelles. Ensemble, nous aurions besoin de faire quelque chose de différent. Pour en revenir à ses dessins, ils sont tellement parfaits ! Avec l’équipe artistique, nous nous sommes imposés de ne rien ajouter : pas de planche additionnelle, donc pas de story-board additionnel. Nous pouvions modifier, retirer, mais nous devions rester fidèles à son œuvre.

La violence physique semble être une constante dans votre œuvre. Comment l’expliquez-vous ?
Tatsumi aime My Magic, quand il a rencontré l’acteur, il était tout excité ! (NDLR : Dans My Magic, Francis Bosco interprète un magicien soumettant son corps à d’intenses souffrances physiques.) Certains voient mes histoires et se disent “Mon dieu, c’est si sombre, si pervers…” Mais, ce que j’aime, c’est que Tatsumi se préoccupe vraiment de ses personnages, de tous ces petits marginaux. Ces personnages appellent à l’aide, ils sont placés dans des situations extrêmes. Pour Goobdye, je lui ai montré une partie de la séquence d’ouverture, et il était gêné, car l’animation, en faisant bouger les personnages, l’a impressionné d’une façon inattendue. On a donc trouvé un compromis, pour que cela soit moins voyant. Aujourd’hui, il a 77 ans, et il ne serait plus capable de dessiner ces histoires-là : il les a créées à une époque de sa vie où il traversait un profond tourment intérieur. J’ai visité ses bureaux à Tokyo, et j’ai vu qu’il avait fait des BD dans des styles très différents, mais beaucoup n’ont pas été traduites en anglais…

Vos films traitent souvent de solitude, et une question semble les traverser : comment réduire la distance qui nous sépare de l’autre ? Et n’est-ce pas pour vous, par ailleurs, une conception du cinéma, ou du métier de cinéaste ?
C’est très personnel, aussi. Quand j’étais petit, j’avais des problèmes, en fait j’avais peu d’amis. Tatsumi aime être seul et dessiner. J’aimerais faire la même chose, mais il faut travailler pour avancer ! Et, même si je dessinais quand j’étais petit, ça prend énormément de temps, il faut s’attarder sur les détails… La solitude est quelque chose de personnel, et quand vous grandissez, que vous lisez des choses avec lesquelles vous pouvez établir un lien, vous pouvez alors vous identifier. D’une certaine façon, c’est de là que proviennent mes personnages. Tatsumi a vu deux de mes films (Be with Me et My Magic) et il a aimé le gros dans Be with Me !

En 2011, les films importants qui ont fait appel au relief étaient des films dits d’auteur : La Grotte des rêves perdus, Pina… Est-ce que la 3D est une technologie qui vous intéresse ? Si oui, dans quel cadre ?
Pour un de mes projets de film d’horreur, oui ! Un film de zombies, plus précisément. Parce qu’avec ce genre-là, c’est toujours “in your face”, ça vous saute au visage. Et c’est ce que vous attendez, justement. Si je fais mon film de zombies, ce sera une satire politique sur Singapour. Bien sûr, il y a des contraintes de budget… Je voudrais que les effets soient réalistes. Je voyage un peu en Thaïlande, parce que j’y connais Wisit (Sasanatieng), un réalisateur qui a fait Citizen Dog et Les Larmes du tigre noir, et qui m’a présenté ces maquilleurs thaïlandais très doués, mais aussi très chers. Mais j’ai rencontré quelqu’un, à Singapour, qui peut faire ce genre de choses (des membres humains, par exemple). Je ne pense pas pouvoir tourner en pure 3D, avec deux caméras, car cela me limiterait. Il faudra que je trouve un moyen de tourner à ma façon, pour convertir le tout en 3D, en post-production. Et vous donner une migraine !

Vous disiez que votre court métrage Pain avait été interdit à sa sortie. Pour quelle raison ? Avez-vous eu régulièrement des ennuis avec la censure ?
J’ai toujours eu des ennuis avec la censure ! Ça commence à s’améliorer… Pain est l’histoire d’un garçon qui aime se faire mal. Et puis, un jour, il décide d’enlever et de séquestrer une personne innocente, et la découpe en morceaux. Je l’ai tourné en 1994, et je l’ai récemment montré lors d’un forum, où quelqu’un m’a dit “Vous l’avez fait avant Saw !” Mais c’est le film qui m’a valu le “Special Achievement” ! Si je n’avais pas fait Pain, je n’aurais sans doute pas fait mon premier long, sans tous ces sponsors. Pain a été comme une carte de visite. Même s’il a été interdit.

Vous entretenez un lien très fort, en tant que cinéphile, mais également en tant que cinéaste, avec le cinéma de genre…
Je suis très heureux que Tatsumi ait remporté le Prix de l’Animation à Sitges. (NDLR : Festival consacré au cinéma fantastique.) J’ai toujours voulu y aller. Ma mère m’emmenait voir des films d’horreur, elle aimait beaucoup ça. Ce sont mes premières découvertes de cinéma. Et puis, en vieillissant, l’un des films qui a eu le plus d’impact sur moi est Macadam Cowboy. Mais si vous voulez que je parle de films de genre, j’achète beaucoup de DVDs et, si vous regardez ma collection, 80% sont des films gore ! La première fois que j’ai vu Braindead, de Peter Jackson, c’était incroyable. Je respecte énormément ces réalisateurs, parce qu’ils ont des budgets microscopiques. Quand Sam Raimi a tourné Evil Dead, c’était avant la Steadycam : il a pris une table basse, l’a retournée, en a coupé deux pieds, a placé sa caméra 35mm dessus, a accéléré la vitesse de la pellicule et a dévalé une pente. Quelles sensations, et quelle imagination… Ça me rend triste que des gens dénigrent les films de genre et les séries B. Il y a tellement plus de créativité dans ce domaine… J’aimerais bien revenir à ce genre, et ce serait sans doute via un film de zombies, mais en le faisant d’une manière inédite. Il y a un an et demi, j’avais imaginé que cela pouvait être un film en Noir & Blanc et muet. Et maintenant, avec le succès de The Artist, je me dis que je devrais le faire ! Mais on entendrait les cris, bien sûr !
En fait, ma créativité remonte à l’enfance. Ma mère me dit qu’à 3 ans, je dessinais déjà. Et puis, elle a eu une caméra Super 8. Elle s’en servait pour nous filmer. Il y avait aussi ce magazine, Famous Monsters of Film Land, notamment un numéro dans lequel ils expliquaient la photo en stop-motion. Du coup, j’ai pris les Action Joe, et j’ai commencé à les filmer. Puis, la poupée Barbie de ma sœur… Quand j’ai vu le film, il y avait tellement de mouvements, les adultes me demandaient comment j’avais fait ! Enfant, je tournais, chaque soir, ces séquences de 3mn. Avec le Super 8, vous deviez raconter une histoire sans le son. Je me souviens que, quand je travaillais sur Be with Me, je n’arrêtais pas de dire à mon coscénariste que je voulais faire un film sans dialogues, et je me suis demandé comment on communiquait de nos jours : par SMS, ou par d’autres voies virtuelles. Et je m’en suis servi pour raconter une histoire purement via ses personnages. Cette méthode serait très excitante dans un film de zombies : généralement, les dialogues ne vont nulle part, autant s’en débarrasser. Dans mon film, l’origine de la contamination est le sexe. Pour moi, le point de départ serait Singapore Airlines, la première infectée serait une hôtesse de la compagnie, dans son bel uniforme. Donc, le premier pays à être en quarantaine serait Singapour…

Dans le générique de fin de Be with Me, les titres des histoires courtes évoquaient ceux de chansons. So In Love, par exemple, est un standard de Sinatra… Est-ce une chose à laquelle vous prétendez, en termes de concision ? Une économie dans le récit qui aurait à voir avec le format pop ?
Je pense que c’est au niveau du subconscient, mais j’ai besoin de musique. Si je crée, j’ai besoin d’écouter de la musique. Quand j’aime une chanson en particulier, je l’écoute encore, et encore… Je rends tout le monde fou chez moi ! Je me souviens, à l’époque de Be with Me, que l’album Smile, de Brian Wilson, est sorti. (NDLR : Be with Me est le titre d’une chanson des Beach Boys.) Et il y a deux morceaux que j’écoutais en boucle ! Mon fils, Christopher, a composé le thème de My Magic, et la musique des séquences biographiques de Tatsumi. C’est pratique, car quand j’écoute la mélodie, je la rejoue dans ma tête, et des choses me viennent à l’esprit. L’élément déterminant, dans le processus de création, c’est lorsque vous avez une idée, et que vous la couchez sur le papier. Pour moi, quand je démarre un tournage, c’est assez ennuyeux. Mais il y a tellement de choses qu’on peut faire en post-production… La musique en fait partie intégrante, c’est quelque chose dont j’ai besoin.

Justement, comment travaillez-vous avec votre fils ? L’avez-vous autorisé à regarder tout Tatsumi ?
Il l’a vu, oui. Il a 13 ans, mais… Il a lu la biographie de Tatsumi. Et je voulais qu’il sache ce que Tatsumi avait vécu. On a réfléchi à trois mélodies. La première est la bande-son principale. La seconde, celle du gegika, pleine d’adrénaline, de suspense. La troisième – la “magique”, dirais-je -, celle de la séquence des lucioles. Il a commencé à composer après avoir vu le film. Ce qui est génial avec lui – et je ne sais pas d’où ça lui vient -, c’est qu’il a de la musique plein la tête. Certains jours, il jouait au piano, et je trouvais la mélodie excellente, et quelques jours plus tard, il l’avait oubliée ! Car il ne note rien. Du coup, je lui ai acheté un orgue électronique, avec lequel il peut enregistrer ses mélodies. Et puis, en regardant le film, on trouve un tempo, un rythme. Là, c’est une amie arrangeuse, Christine – qui sait quels instruments ajouter, où et quand – qui est intervenue. Pour Christopher, il suffit de regarder le film pour trouver l’inspiration.
Mon autre fils, l’aîné, qui a 18 ans, veut lui aussi faire des films. Il vient de tourner un court métrage de 10-12 minutes, et il a convaincu mon fils de 13 ans, et mon autre fils de 16 ans, de composer pour lui !

Vous avez parlé de votre projet de film de zombies. Qu’en est-il de vos autres projets ? Vous disiez que vous envisagiez de publier un nouvel ouvrage de BD ?
Je ferai, tôt ou tard, mon film de zombies. Mais ça prendra du temps. Ou peut-être devrais-je le faire très vite, avant qu’un autre s’en charge à ma place ! Je développe, depuis longtemps, l’histoire d’une célèbre strip-teaseuse singapourienne, Rose Chan, qui avait l’habitude de danser avec un Python autour du cou. Je produis deux autres films : le premier est de Boo Junfeng, et il a pour sujet la peine capitale – il était au marché de Rotterdam -, et le second est un film de fantômes, basé sur le folklore local. Mais le plus gros projet, celui sur lequel je dois travailler… c’est Tatsumi ! Il m’a écrit une histoire. À l’origine, il devait en faire une BD, mais il l’a finalement rédigée, et il veut que j’en fasse un long métrage…

Propos recueillis le 25 janvier 2012 par Thomas Fouet et Michael Ghennam