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Atelier cinéma #9 : A.I. de Steven Spielberg (2001) Saison 1

A. I. est pour moi un des grands films du XXIe siècle. La combinaison des talents de Kubrick et Spielberg est féconde, cas rarissime dans ce type de collaboration. L’œuvre est lyrique, au-delà de toute mesure et pourtant glacée, portée par une mise en scène toujours inventive.

C’est un film qui m’a échappé, un choix malheureux. La première fois que je l’ai diffusé, je me suis senti assez gêné par la cruauté de certaines scènes. J’avais l’impression d’en demander beaucoup aux enfants de 10 ans. Et pourtant, régulièrement, le film est revenu dans leurs conversations et les demandes de le revoir m’ont amené à le rediffuser. C’est aujourd’hui un des classiques de l’atelier.

Malgré tout, la diffusion du film reste une expérience assez intense et éprouvante. Les enfants sont prévenus du caractère impressionnant de certaines scènes et qu’ils auront la possibilité de quitter la salle s’ils le souhaitent. De mon coté, pendant le film, je guette sur les visages de mes jeunes spectateurs des signes de sidération, dépassant la simple vision attentive.

Quelques moments de prêche ponctuent le film, qui s’ouvre justement sur l’un d’entre eux. Un créateur de robots souhaite produire une machine capable d’aimer. Difficile de concerner mon public avec un début aussi plat. Je dois faire une traduction en simultané pour qu’ils comprennent les enjeux. Heureusement, quelques plans les étonnent lorsque l’inventeur déclenche un mécanisme qui dévoile une armature métallique derrière un visage féminin.

Le film se compose de trois parties d’égales longueurs : la vie de David, le petit robot, dans sa “famille d’adoption”, son errance et la foire à la chair et enfin la quête de la fée bleue. Le premier temps est magique. A la fois déconcertant et très lisible pour des enfants, il montre ce quotidien étrangement familier. La cruauté de la rivalité entre David et son demi-frère amène beaucoup de commentaires de la part des enfants. C’est d’ailleurs un temps où l’on parle beaucoup, tant les scènes fortes se succèdent sur un rythme rapide. La scène d’abandon de David par sa “mère” clôt la première partie et coupe le souffle du public.

Celui-ci n’est pas ménagé car arrive alors la scène de la foire à la chair où les robots sont pourchassés par les humains pour être détruits dans des shows pyrotechniques. Pendant ces scènes, je suis assez démuni et regarde plus mes spectateurs que l’écran. Spielberg montre plusieurs figures d’êtres qui sont indécidables entre l’humain et le mécanique. Cela donne des images d’une force incroyable tant notre esprit résiste à considérer ces choses détruites comme de simples machines, ce qu’elles sont pourtant. Heureusement, au milieu de ce massacre robotique, se promène Teddy, peluche mécanique à l’apparence d’un Ewok et à l’élocution de HAL de 2001, l’Odyssée de l’espace. Par leurs remarques, les enfants se raccrochent au parcours de ce petit personnage, bon support d’identification pour traverser ces scènes dantesques.

La dernière partie est plus aisée à suivre, même si elle est très dense émotionnellement. Les enfants comprennent mieux l’identité narrative entre A. I. et Pinocchio. J’essaie alors de leur faire considérer le film comme un conte de fées en leur rappelant par exemple que les chasseurs de robots chevauchaient des motos à têtes de loups, les intervalles entre certaines séquences se comptent en milliers d’années. Quelques “tunnels” de prêche ne parviennent pas à affadir l’émotion finale de la journée parfaite entre David et sa mère. L’immersion dans le conte de fées est complète. A ce moment-là, les enfants ne sont plus perdus. Les questions disparaissent. Ils sont synchrones avec ce qu’ils voient à l’écran.

Le film fut vu sur deux semaines. L’un des enfants a téléchargé la fin pour la voir avant sa diffusion en atelier. Le questionnement des enfants entre les deux projections fut intense, marquant sans doute la capacité de A. I., malgré sa violence et ses outrances, à les faire rêver et à marquer leur mémoire.