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Celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas

La sortie sur les écrans de Hors Satan, le dernier en date des films de Bruno Dumont, donne une nouvelle occasion de rêvasser – en enfonçant sans doute quelques portes ouvertes – à la question du miracle et plus largement encore à celle de la croyance. Notion constitutive de l’idée même de cinéma, lequel naît, faut-il le rappeler, au soir d’un autre siècle, quand les spectateurs du Grand Café de Paris, pour s’imaginer déjà fauchés par le train qui entre en gare de La Ciotat, s’éparpillent en toute hâte. Depuis cette séance inaugurale, chaque spectateur s’engage et s’attend, en entrant dans une salle obscure, à croire que le bien va l’emporter sur les forces du mal, que l’amour entre deux êtres que tout oppose va exister, que Bruce Lee va vaincre ses ennemis malgré le stupide serment qui lui lie les pieds et les poings… Bref, à croire ce qui, chaque jour de sa vie, refuse de se produire, à croire au miracle.

Pourquoi croirait-il au demeurant à ces histoires qu’on lui raconte ? Parce que celui qui les lui raconte a commencé par y croire avant lui. Et dans ce registre du miracle, le plus stupéfiant, celui auquel il est le plus difficile de croire tant notre condition nous fait peu mystère, c’est celui de la résurrection. Voir renaître celui que nous aimions et que nous avons perdu nous semble défier et la raison et tout ce que nous pensions savoir de nous-même. Avec Voyage en Italie, Roberto Rossellini nous demande de croire à la résurrection d’un amour, d’un couple, alors même que nous l’avons vu finir de se fracasser sous nos yeux. Pourquoi nous demanderait-il une chose pareille ? Parce qu’il croit que les miracles existent. Et sans doute fait-il davantage qu’y croire. “Il ne s’agit pas de croire, écrivait Raymond Queneau, il s’agit de savoir”. Rossellini, lui, sait. Il y croit si fort qu’il sait.

Dans Hors Satan, une jeune fille meurt, assassinée. Puis elle renaît après avoir été déposée près d’un étang par un homme dont il nous est donné
à penser qu’il entretient un rapport avec le divin, avec une certaine forme de sainteté. Mais Bruno Dumont ne me donne pas l’impression de croire à cette résurrection, de savoir, encore moins. Apparemment, il ne sait pas ce qu’est ressusciter alors qu’il devrait y croire suffisamment pour le savoir. En revenant au monde, la miraculée hoquète et tousse comme si elle s’était noyée, comme si elle avait avalé quelque chose de travers. À cet instant-là, c’est le spectateur qui avale – ou n’avale pas justement – quelque chose de travers. À cette incrédulité, s’ajoute une bizarrerie. Dans Hors Satan, le miracle est solitaire, privé, presque confisqué. La communauté des hommes n’est pas concernée. Ce qui fait la force de la scène de résurrection dans Abyss par exemple, c’est qu’il ne s’agit pas d’un tour de passe-passe réservé à l’attention du seul spectateur. Le miracle est partagé par la communauté des personnages, des hommes. Ainsi, tous croient et savent. Comme il nous est donné, à nous, de croire en la puissance du cinéma.