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Films d’époque

Nous vivons une époque sans fête et nous y avons contribué”. En 2001, cette phrase traversait un film qui s’appelait Le Pornographe . Dix ans pile après, elle reste d’une actualité qu’on ne peut même pas qualifier de brûlante, tant ce qu’elle exprime semble désormais faire partie des meubles. Sur ce front-là, il est évident que rien n’a changé. Ou bien en pire. En s’étirant, l’époque n’a fait que confirmer et asseoir son manque d’humour, son absence d’allure et d’élan, la vulgarité de ses plaisirs. Quant au réalisateur du film, Bertrand Bonello, il a, durant ces dix années, traduit cette phrase en un motif esthétique qui est devenu l’obsession de son cinéma : la fête triste.
De cette façon, il a offert à l’époque des images poétiques de son désarroi : danses épuisées, chairs tristes, joies fanées… Mais aussi, inlassablement, il est revenu à la charge pour chercher les moyens de poser la question du plaisir de façon contemporaine, en évitant le cliché hippie de l’hédonisme chevelu et de la communauté partouzarde. Cela l’a conduit à parcourir les ruines de 68, bifurquer vers les mythes, revenir à lui, basculer dans les mondes virtuels… Il en a dégagé des possibilités de transe, des vertiges esthétiques et l’idée qu’à présent “le plaisir est une guerre” (phrase pivot de son avant-dernier film, De la guerre ). Le voici maintenant qui part explorer le passé (1900), avec L’Apollonide . Il y trouve d’autres métaphores de la fête triste qu’est notre aujourd’hui, mais aussi d’autres idées d’alternatives et d’autres manières de comprendre comment tout s’est à ce point glacé. Ce qui se joue dans ce film en costumes, ça se passe donc bien ici et maintenant.

Le Skylab de Julie Delpy

Le Skylab de Julie Delpy

Ce mois-ci, sort un autre film qui, lui aussi, choisit de répondre au présent par une image du passé (1979) : c’est Le Skylab de Julie Delpy. Presque inverses dans leurs esthétiques et très différents dans leurs propos, Le Skylab et L’Apollonide ont pourtant en commun des choses essentielles. Une façon d’utiliser le passé comme point de référence sans pour autant basculer dans le simplisme blasé et la nostalgie tiède du “c’était mieux avant”. Une façon de nous réveiller en nous confrontant à d’autres possibles, et à des configurations contredisant les faux principes de réalité que le discours ambiant utilise comme freins. Enfin, un art de montrer l’exemple, dans leur forme même, en s’autorisant toutes sortes de valeurs en baisse : la lenteur, la gratuité, la rêverie, le premier degré, la poésie au risque du ridicule, la caricature au risque du ridicule, le plaisir sans facilité…

Et si maintenant, on regarde plus largement la photographie du cinéma français contemporain que nous donnent (de façon un peu arbitraire) les films de ce numéro, que voit-on ? À droite le passéisme moisi de la “nouvelle” (!) Guerre des boutons  ; à gauche, avec De bon matin, l’impasse formelle dans laquelle est arrivé un cinéma social consacré à dénoncer le fonctionnement des entreprises modernes. Autour, on apercevra Philippe Garrel flottant, mélancolique, avec son Été brûlant , qui est censé se dérouler aujourd’hui, mais dont les personnages parlent la langue d’une autre époque, comme s’ils étaient habités par des fantôme. On sentira alors mieux toute la difficulté qu’il y a à regarder le présent en face. Et on comprendra que le vrai centre de la photo, la source d’énergie qu’elle contient, c’est bien L’Apollonide et Le Skylab .