Rechercher du contenu

Vols entre rêve(s) et réalité(s) Raoul Ruiz (1941-2011)

Ce titre d’un joli film du russe R. Balaian aurait pu être de Raoul Ruiz, tant il évoque son univers. Encore faudra-t-il prendre “vols” dans toutes les acceptions du terme : nous y reviendrons.

Cinéaste chilien, auteur dans son pays d’une dizaine de films remarqués, Ruiz vint en France après le coup d’État du sinistre Pinochet, et y réalisa dès 1974 ses Dialogues d’exilés, au titre et à la forme brechtiens, qui montraient d’emblée combien il voulait tordre le cou à toute position de réfugié nostalgique. Dès lors, au rythme moyen de deux films par an, Ruiz construisit une somme (plus de quatre-vingts films) aussi disparate qu’inégale, où les ratages côtoient les splendeurs, où la sincérité se mêle à la roublardise : bref, une œuvre qui, bien avant sa disparition, avait marqué l’histoire du cinéma.

L’irréalité du réel, (ainsi Ionesco définissait-il l’insolite), la captieuse vérité de ce que l’on pense voir et croit connaître, irriguent la quasi totalité des films d’un cinéaste qui se situa d’emblée (sans jamais s’en revendiquer explicitement à ma connaissance) dans la lignée surréaliste. L’Hypothèse du tableau volé, Les Trois couronnes du matelot, La Ville des pirateset surtout le méconnu et magnifique L’Éveillé du pont de l’Alma furent mes premières découvertes de son cinéma.

Le meilleur de Ruiz est dans cet Éveillé de 1985, porté par un interprète idéal de son univers, M. Lonsdale. Absurdité, fausses pistes, évaporation des personnages, “arabesques oniriques” écrivait Véronique Tallin dans les Fiches lors de sa sortie : la poésie d’un Paris nocturne surréel évoquait Rivette, la narration labyrinthique aussi ; ces labyrinthes où il joua à nous piéger par la suite (L’Œil qui ment, 1993 ; Généalogies d’un crime, 1991 sorti en 1997 ; La Comédie de l’innocence, 2001…), souvent pour notre plus grand plaisir. Souvent, pas toujours ! Il y eut des ratages aussi mémorables que confidentiels (Régime sans pain, 1986), des bâclages comme le très regrettable Jessie (1999), des impasses où Ruiz lui-même oublia de diriger ses comédiens et se perdit (Combat d’amour en songe, 2000). Il y eut des vols, des larcins quoi !, aussi jubilatoires que consternants comme cette Île au trésor, blague mémorable (pour ses rares spectateurs). Il avait réussi à vendre à M. Golan, alors puissant, une adaptation grandiose du livre de Stevenson : au final, M. Landau, l’inévitable M. Poupaud (inexplicablement chouchouté par Ruiz) et l’invraisemblable Sheila (!!) naufragèrent en chœur dans un nanar tourné en 1986 et sorti en catimini huit ans plus tard. Ruiz, qui n’avait pas convaincu avec son adaptation des Âmes fortes, davantage avec celle du Temps retrouvé, toucha presque le grand public avec ses ultimes (et admirables) Mystères de Lisbonne. Mais il y eut aussi d’autres réussites, plus “ruiziennes” et malheureusement trop secrètes. Sa fibre comique et sa filiation avec les pionniers du cinéma (comme Méliès) firent merveille dans Ce jour-là (2003) : si les télévisons voulaient innover (on peut rêver non ?), elles pourraient diffuser en hommage ce bijou porté par un réjouissant duo B. Giraudeau / J-F. Balmer. Ou bien Le Domaine perdu (2004), chef-d’œuvre qui renouait avec l’atmosphère de L’Éveillé ou des Trois couronnes… où il brassait, entre rêve et réalité une fois encore, toute notre / son histoire : un film testament avant l’heure, léger et profond à la fois, comme un grand champagne…

Christian Berger