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Nouveaux héros, vieilles recettes Captain America vs Green Lantern

À une semaine d’intervalle, deux films très semblables se disputent les faveurs du public. Deux films de super-héros, deux franchises potentielles appartenant aux frères ennemis du comic book américain : Marvel et DC Comics. À ma gauche, le méconnu Green Lantern (le 10 août), membre de l’écurie DC, met en valeur les muscles de Ryan Reynolds pour faire craquer les filles et pléthore d’effets spéciaux (en 3D) pour en mettre plein la vue aux garçons. À ma droite, la Marvel sort de ses cartons le poussiéreux Captain America (le 17 août), avec son fougueux super-soldat combattant des Nazis d’opérette (toujours en 3D, c’est la mode). Deux projets de blockbusters aux intentions claires – lancer de lucratives franchises, à l’heure où le filon du “super” est arrivé à maturité – et aux handicaps identiques. Car il s’agit de rendre populaires des super-héros de seconde zone (Green Lantern n’est qu’une sorte de Superman verdâtre, l’arrogance en plus) ou mésestimé (Captain America reste le symbole suranné d’une Amérique impérialiste). Dans leur écriture et dans leur exécution pourtant, les deux films vont prendre des chemins diamétralement opposés.

3 fois 20 ans

Bien sûr, ce n’est pas un hasard si on retrouve deux vieux briscards des studios aux commandes de ces films : Martin Campell (67 ans) et Joe Johnston (60 ans). Le premier a relancé, par deux fois, la franchise James Bond (avec GoldenEye en 1995 et Casino Royale en 2006) et ressuscité Zorro (Le Masque de Zorro, 1998). Le second compte dans sa filmographie trois films en prise directe avec l’âge d’or d’Hollywood : Rocketeer (1991) et Hidalgo (2004) pour l’aventure, et Wolfman (2010) pour l’épouvante. La responsabilité leur incombe de rendre cohérentes deux “genesis stories” aux ramifications complexes.

Captain America

Sur ce point, Johnston, en bon faiseur, s’amuse et lorgne ostensiblement vers le cinéma d’aventures d’après-guerre. C’est évidemment chez Steven Spielberg (pour lequel Johnston signa Jurassic Park III) qu’il faut chercher ses inspirations : les premier et troisième Indiana Jones, avec leurs Nazis illuminés et leurs reliques de destruction massive. Le cinéaste orchestre un retour à une forme narrative traditionnelle, où les personnages sont développés par paliers successifs, et où l’action va crescendo. Très justement, le plus grand défaut de Captain America reste son recours à l’action pure et soi-disant débridée dans le dernier tiers : le fameux syndrome Matrix Revolutions (avec ses combats à rallonge), qui frappe chaque Transformers.
De son côté, Campbell assure le minimum syndical… sans doute parce qu’en artisan vieille école, il est perdu dans cet océan d’effets numériques et de scènes tournées sur fond vert (ou bleu si les Schtroumpfs sont de sortie). Condamné à jouer à fond la carte du film à effets spéciaux, le réalisateur n’a, en conséquence, aucune maîtrise de son espace : les cadrages deviennent hasardeux, les acteurs sont mal à l’aise, les scènes d’action restent très brouillonnes. La première nette erreur de casting (car elles sont nombreuses) se trouve justement dans le choix du réalisateur : pourquoi engager un spécialiste du film d’action à l’ancienne (avec ses cascades et son montage très lisible) pour tourner un film qui en renie tous les préceptes ?
Avoir choisi Campbell et Johnston ne se justifie donc que par leurs états de service respectifs, et par la nécessité d’avoir un réalisateur de métier aux commandes pour susciter l’intérêt du public. En effet, hors États-Unis, Captain America est un reliquat d’un autre âge. Quant à Green Lantern, son prestige, en comparaison à Batman ou Superman, est plus que relatif… L’un des enjeux décisifs de ces deux adaptations était donc dans la manière d’introduire les personnages et de leur apporter une certaine fraîcheur.

Yes we can (save the world)

Hal Jordan est un vilain garnement, une tête brûlée qui justifie son comportement “à risques” par un traumatisme d’enfance. Un personnage pas très éloigné du Tony Stark des Iron Man, l’enfant gâté incapable d’égaler son père… Sauf que l’interprétation de Robert Downey Jr. permettait de saisir
la subtile prise de conscience du milliardaire. Dans Green Lantern, on est proche du néant : le héros prend ses responsabilités en un claquement de doigts, et on passe à autre chose…

Green Lantern

En bien des points, Steve Rogers est un personnage plus intéressant. Petit gabarit pour grosses brimades, celui qui hériterait du statut de victime dans une production ordinaire choisit d’être en première ligne. Sa prise de responsabilités est alors pour le moins physique : même métamorphosé en surhomme, le soldat reste fidèle à ses principes. Mieux,
il conserve aussi une certaine transparence, nécessaire pour en faire une figure fédératrice, plus Captain Freedom ou Justice qu’America…
De fait, c’est bien la vocation “globale” de ces héros qui est au centre des débats : surlignée à grand coups de séquences intergalactiques dans Green Lantern (Hal Jordan est par défaut le porte-parole de l’Humanité), évoquée par petits clins d’œil dans Captain America (une bataille dans les Alpes italiennes, un interrogatoire dans le QG londonien du MI6), aucun des films ne prétend s’inspirer de l’approche introspective et réaliste de The Dark Knight. Or, un véritable fossé idéologique se creuse entre les deux œuvres. Récemment, le reboot de Star Trek par J.J. Abrams opposait pendant longtemps Kirk à Spock, autrement dit la force à la raison. Sans alter-ego, Kirk serait sans doute à l’image d’Hal Jordan : le représentant officiel de l’espèce humaine, et accessoirement un furieux et narcissique va-t’en-guerre que personne ne va contredire. En abordant Jordan comme un héros moderne, les scénaristes ont négligé l’angle d’approche qui aurait révélé sa noblesse : celui de la légende arthurienne. Après tout, Green Lantern n’est qu’un chevalier en lutte avec un dragon…
À l’inverse, Steve Rogers, s’il peut paraître irraisonné dans son incorruptible soif de justice, reste constamment poli et respectueux, comme un jeune homme du début des années 1940. Le contexte “rétro” tourne à plein régime et contribue à étayer la personnalité du héros. Son nom de scène fait de lui un pantin grand-guignolesque, uniquement au service de la propagande yankee ? Il se réapproprie son costume et se forge une identité fondée non pas sur un patriotisme béat mais sur des valeurs. Il est à l’image des héros sacrificiels des films de guerre : le soldat qui s’efface pour une cause et met sa vie en péril pour des inconnus. Cette caractéristique, si elle peut prêter à sourire, le rend également attachant, et laisse présager des rapports explosifs (et hilarants) entre ce gentil naïf de Rogers et le cynique Tony Stark.

Un retour aux “vieilles” formes

Le constat final est sans appel : Green Lantern peine laborieusement à retenir l’attention là où Captain America affiche une cohérence quasi-parfaite dans ses enjeux, sur l’écran comme en dehors. Pour le premier, l’hypothèse d’une suite reste envisageable, mais est loin d’être assurée : ce sont les ventes en vidéo qui auront le dernier mot ! Le second, en revanche, a déjà rempli sa double mission : raviver la flamme du héros à la bannière étoilée en s’épargnant tout message politique, et paver la voie pour la réunion des franchises Marvel sous l’étendard The Avengers, prévu l’été prochain.
Mais si, à force de modernisme et de technologie de pointe, Green Lantern échoue dans son objectif de divertissement, c’est parce que Captain America illustre un net regain d’intérêt pour des formes dites “classiques”. Aux États-Unis, le franc succès de True Grit, le western minéral des frères Coen, a montré qu’une brèche s’était ouverte. Et les Cowboys & envahisseurs de Jon Favreau (le 24 août) de s’y engouffrer gaiement ! Privé de 3D (une volonté de son réalisateur, bien inspiré), le film assume avec plaisir les codes du western. Et si le film ne convainc pas pleinement, c’est en partie à cause du désintérêt visible de Favreau pour les envahisseurs de son titre. Lui ne se laisse pas emporter par la nostalgie, à l’inverse de l’appliqué J.J. Abrams dans Super 8 (en salles depuis le 3 août), qui reproduisait sagement les recettes du Spielberg producteur-réalisateur des années 1970-80.

La surprise du chef

Contre toute attente, c’est dans un étrange projet de prequel que l’on trouvera finalement la synthèse la plus aboutie de
la forme classique et du modernisme hollywoodien. Triomphe de l’histoire et du dialogue sur l’action et les effets, La Planète des singes : les origines (le 10 août) ne néglige pas les avancées technologiques effectuées par la motion capture. Le film en fait au contraire un instrument vital à sa narration, en offrant le premier rôle à une créature virtuelle – le singe César, “joué” par l’incontournable Andy Serkis – et en parvenant
à le doter d’une âme. Émotion et suspense sont au programme d’un film modeste, ne s’encombrant pas de la sempiternelle 3D, et avec un réalisateur inconnu aux commandes (Rupert Wyatt, 39 ans). En 2011, le blockbuster prouve qu’il a encore du cœur…