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Entretien avec Natalia Almada À propos de El Velador

Cette année 2011 aurait dû être en France l’année du Mexique. À cause de querelles puériles entre chefs d’État, celle-ci n’a pu avoir lieu. Néanmoins, autour de trois films, le cinéma mexicain a fait parler de lui à Cannes. Avec en outre un point commun à ces trois films pourtant bien distinct dans le genre et leur forme : la dénonciation de la violence subit au quotidien par la population mexicaine. Natalia Almada, documentariste talentueuse qui a déjà réalisé El General en 2009 et Al otro lado en 2005, présentait son nouveau film intitulé El Velador (que l’on peut traduire littéralement par « Le Veilleur ») en séance spéciale à la Quinzaine des Réalisateurs, offrant l’un des plus beaux moments de cette sélection cannoise.

Un petit retour sur votre filmographie : quel est votre cheminement entre le court métrage expérimental All Water has a Perfect Memory et le documentaire baigné de réalisme El Velador ?
Mon frère dit qu’il s’agit là d’une trilogie. Il y voit en effet plusieurs choses très personnelles. Ma famille est originaire de Culiacan. J’ai quitté cette région pour partir étudier revenant seulement pour les vacances. Ainsi, ce lieu est marqué par la mémoire de mon enfance. Cela m’est apparu comme une évidence de traiter la violence qui est d’actualité chaque jour au Mexique en revenant dans ce lieu que je connais très bien.
D’un côté plus formel, j’ai étudié la photographie et réalisé un court métrage en guise de mémoire de fin d’étude. El Velador se caractérise par un rythme plus lent et silencieux que ce qu’ont coutume de présenter les documentaires traditionnels. En ce sens, ce documentaire s’éloigne de l’exploitation commerciale classique d’un film.

Comment s’est passée la rencontre avec les personnages qui apparaissent dans le documentaire ?
Le tournage a duré près d’un an, ce qui m’a permis de m’approcher d’eux, dans un lieu où l’on ne peut guère parler, à la fois parce qu’il s’agit d’un cimetière mais aussi parce qu’il est question de la violence du narcotrafic. Il en résulte donc le tableau d’un monde silencieux, quasi muet. Mon choix était ainsi d’entrer dans ce lieu pour en sentir le rythme.

Voulez-vous ajouter quelques mots sur le contexte sociohistorique du narcotrafic et de la politique du président Calderón ?
Peu de temps après être parvenu à la présidence, Calderón a déclaré « la guerre contre le narcotrafic ». Cela signifie donc l’utilisation de la violence. Il y a sur ce sujet différents points de vue pour démontrer qu’il s’agit ou non d’une bonne stratégie. Quoi qu’il en soit, ce que l’on ne peut nier, c’est que cette politique a conduit à une très forte augmentation de la violence ces dernières années. Certains considèrent que c’est là une violence nécessaire pour que le narcotrafic cesse. Je tente de mon côté de réfléchir au-delà de la politique de Calderón : le blanchiment d’argent, la violence et le narcotrafic sont des maux qui ne touchent pas que le Mexique.
Le narcotrafic et la violence qu’il génère existent depuis très longtemps au Mexique, seulement, à travers des codes bien précis tout se passait dans un monde clos et fermé. À présent, cette violence touche physiquement la famille de l’individu qui s’est dédié à des activités associées au narcotrafic.

Dans votre documentaire Al otro lado, il était question d’immigration. Les deux documentaires se rejoignent autour de la désertification de certaines régions du Mexique : par la disparition physique liée au narcotrafic et par l’émigration mexicaine.
Les deux documentaires ont en effet d’une certaine manière comme point commun de s’intéresser aux situations sociale et économique qui conduisent à l’émigration ou au narcotrafic. Dans Al otro lado, le protagoniste est un jeune qui se demande : « Qu’est-ce je fais ? Je pars pour les États-Unis ou je deviens narcotrafiquant ? » Au Mexique, on a ainsi désigné les personnes se retrouvant dans cette situation les « ninis », parce qu’ils n’ont « ni » travail, « ni » cursus scolaire. Que peuvent devenir ces personnes dans un pays où il n’y a ni éducation, ni travail, ni perspective en général ? Le narcotrafic offre le fantasme de l’accès rapide à beaucoup d’argent. Il faut prendre en compte ces réalités sociales afin que ces personnes puissent bénéficier d’autres perspectives sociales et prendre ainsi d’autres décisions dans leur vie. Et au sein du cimetière, la perspective de ces personnes se ressent par exemple dans le rapport de la mère qui a perdu son fils : peu lui importe qu’il ait été délinquant ou saint, il reste son fils.

El Velador a en commun avec El Infierno de Luis Estrada de dire : « Un siècle après la Révolution [mexicaine], où en est-on ? que faisons-nous ? »
À ce sujet, je ne crains pas de paraître optimiste. En effet, si des films comme ceux présentés à Cannes [Miss Bala de Gerardo Naranjo, Días de gracia d’Everardo Gout] peuvent se faire, c’est qu’il y a bien ici et là un dialogue qui se met en place. Ceci témoigne de la volonté de personnes à questionner la réalité pour trouver des solutions, mêmes si celles-ci ne sont pas évidentes. Si de nos jours personne au Mexique ne pouvait faire de films qui évoquent la violence vécue, cela témoignerait d’une situation véritablement catastrophique.

Le cimetière filmé dans El Velador s’inscrit également dans une tradition spécifique au Mexique du rapport à la mort.
Oui, mais avec un trait particulier. La grande majorité des morts inhumés dans ce cimetière sont des jeunes. Leur rapport à la mort se distingue des rites des générations précédentes. La mort s’inscrit ici comme un rite de passage parmi d’autres. Certains considèrent que parce qu’ils sont puissants de leur vivant, ils ne peuvent être oubliés durant leur mort. Les veuves de ces morts vivent quelque chose de bien particulier qui constitue un rite en tant que tel, en lavant ainsi chaque jour la tombe de leur défunt époux. Ceci constitue pour elles une expression personnelle dans un lieu public : elles n’ont pas à se cacher. Quand on reste longtemps dans un même endroit, on finit par voir les choses du quotidien de manière bien distincte.

Entretien réalisé à Cannes lors du festival en mai 2011 par Cédric Lépine