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Entretien avec Geminiano Pineda Producteur exécutif de Canada

Lors du festival de Cannes 2010, Canana venait présenter plusieurs films. Il y avait Abel premier long métrage de Diego Luna en séance spéciale et Revolución projet collectif réunissant dix des meilleurs cinéastes mexicain actuels, présenté à la Semaine de la Critique. Canana est une compagnie de production mexicaine composée de Pablo Cruz (fondateur et producteur), Gael García Bernal, Diego Luna et Geminiano Pineda (tous trois producteurs exécutifs). Signe du succès grandissant de cette société de production incontournable dans le cinéma mexicain, le festival de Cannes 2011 a sélectionné la nouvelle production de Canana dans la section Un Certain Regard : Miss Bala de Gerardo Naranjo. Et alors que le mercredi 18 mai sort en salleRevolución, il est temps de présenter à un plus large public Canana, autour d’un entretien réalisé avec Geminiano Pineda.

Pouvez-vous nous tracer un bref historique de la création de Canana ?
Au début des années 2000 au Mexique, les films mexicains étaient peu nombreux dans les salles de cinéma. Nous avons commencé à considérer ce qui se passait à l’étranger du côté des compagnies de cinéma indépendantes. Au Mexique, nous avons de grands talents, à la fois du côté des acteurs, des chefs opérateurs que des cinéastes. En plus de pouvoir faire des films avec des coûts réduits, ces films qui ont fait toute la notoriété du cinéma mexicain dans les années 2000 offraient une authenticité, une image, une manière de traiter la vie quotidienne mexicaine comme on ne l’avait jamais vu jusqu’alors. Nous avons commencé à travailler en coproduction avec l’Espagne qui a une production annuelle très importante. De nombreux scénaristes espagnols sont venus travailler au Mexique avant de partir pour les États-Unis. Dans les écoles de cinéma mexicaines comme au sein de l’IMCINE, nous avons commencé à apercevoir un changement : de plus en plus de postes clés étaient occupés par des personnes jeunes qui ont beaucoup aidé à produire de nouveaux projets. Les maisons de postproduction au Mexique, peu nombreuses, ont pu survivre grâce à leur partie exclusivement commerciale. Le cinéma est bien moins rentable si l’on considère le temps passé et les bénéfices conséquents par rapport au monde de la publicité. C’est pourquoi les maisons de postproduction sont si peu nombreuses. Les producteurs ne sont pas les seuls à être indépendants. Il faut aussi compter des postproducteurs indépendants dont tout le matériel de postproduction est installé chez eux : tables de montage, synchronisation du son… Ainsi, ils obtiennent peu à peu un espace qui se professionnalise. Avec Sexo, pudor y lagrimas(Antonio Serrano, 1999), on a pu se rendre compte qu’un cinéma commercial mexicain pouvait exister. Peu de temps après sortait Y tu mamá también (Alfonso Cuarón, 2001) dont le succès public et critique a lancé une vague de production cinématographique où les comédies pour adolescents devenaient plus nombreuses que les drames. Il y a eu en même temps tout le nouveau cinéma mexicain qui continue à briller dans les festivals : des films au point de vue honnête comme Reygadas, Eimbcke, Escalante… À tel point que les producteurs ont commencé à se dire que quelque chose se passait au Mexique.

Canana Films a existé trois ans avant de se lancer dans la production. Nous avons débuté avec un festival de documentaires avant de produire des projets qui répondaient entièrement à notre identité. Nous avons ainsi produit le premier film de Gael García Bernal en HD (Déficit, 2007). Nous avons également produit des films en 16 mm et en 35 mm. Dans les festivals, nous avons rencontré des personnes talentueuses comme Laura Amelia Guzmán et Israel Cárdenas qui avaient alors le projet de @Cochochi et nous étions heureux de le produire. C’était un film avec un faible coût de production avec une équipe de tournage de 16 personnes. Nous avons ainsi commencé à nous professionnaliser, coproduisant avec l’Espagne et des pays d’Amérique latine : le Paraguay avec 18 cigarillos y medio de Marcelo Tolces, le Chili avec Santiago 73, post mortem de Pablo Larraín, la République dominicaine avec Jean Gentil de Laura Amelia Guzmán et Israel Cárdenas. Nous avons également commencé à travailler sur des projets de films aux États-Unis où le cinéaste, le chef opérateur ou un acteur est mexicain, ou bien lorsqu’un cinéaste réputé des États-Unis tournait au Mexique. Nous avons également d’ores et déjà produit trois chapitres d’une série télévisée intitulée Soy tu fan (série créée par Dolores Fonzi et Constanza Novik) et nous avons notre propre chaîne de télévision qui assure entre autres choses la diffusion des projets que nous avons produits. Nous avons acheté les droits de films qui avaient peu d’opportunités de remporter un succès en salles malgré leur intérêt pour leur offrir une diffusion télévisée. Ainsi, nous avons beaucoup diversifié notre forme de production car nous croyons que ce sont les formes pratiques et effectives pour optimiser les gains de production par rapport à l’investissement de départ. Jusqu’à maintenant ce système a très bien fonctionné. S’il n’évite pas totalement les risques ni ne nous permet pas d’obtenir le succès escompté de chacun des films, il nous permet à l’heure actuelle de concrétiser de plus en plus de projets.

Et vous distribuez également ?
En effet, nous avons d’ailleurs commencé avec la distribution avec Le Violon de Francisco Vargas. Lors de la cérémonie des Ariels, qui distribuent les récompenses les plus importantes au Mexique [équivalents des Oscars aux États-Unis et des Césars en France], le film fut multiprimé, de même dans les festivals internationaux. Malgré tout, le film est longtemps resté sans distributeur. Parmi les nombreuses et diverses compagnies de distribution qui ont surgi ces dernières années, aucune ne voulait s’occuper d’un film qui risquait de générer peu d’argent. Nous nous sommes alliés avec une revue hebdomadaire de cinéma. Le Violon est sorti sur 20 copies à Mexico et a obtenu un grand succès lors de sa sortie : le plus grand bénéfice par nombre de copies. Nous avons commencé à distribuer nos propres productions ainsi que des films étrangers qui n’arrivaient pas dans les salles mexicaines parce qu’ils n’avaient pas d’acteurs connus mais dont les qualités étaient indéniables. C’étaient le cas des films de Gerardo Naranjo (Drama/Mex, Voy a explotar) : après être passés dans les principaux festivals étrangers la diffusion au Mexique tardait encore à se faire. Nous choisissons de distribuer ces films d’une manière assez modeste : non pas sur 300 copies mais sur 5 ou 30, en fonction des disponibilités des salles. Nous avons ainsi acheté les droits de diffusion de Fausta de Claudia Llosa, Morse de Tomas Alfredson, Tony Manero de Pablo Larraín, La Vida loca de Christian Poveda, Gomorra de Matteo Garrone, Fish Tank d’Andrea Arnold, Le Ruban blanc Michael Haneke, La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher…

Est-ce que le choix de ces films distribués reflètent une identité de Canana ?
Nous aimons distribuer les films que nous considérons de qualité avec un scénario très intéressant et une structure très bien faite. Les thèmes abordés par tous ces films peuvent être très divers entre eux. Pour identifier Canana à travers certains films, nous avons créé un sigle à part « Tangente », une division de la distribution consacrée au cinéma de genre (horreur et thriller). On y trouve Thirst, ceci est mon sang (Park Chan-wook, 2009), The Loved Ones(Sean Byrne, 2009), Coming Soon (Sopon Sukdapisit, 2008)… C’est une manière d’identifier des films de genre réalisés par des cinéastes talentueux à travers un circuit alternatif comme on peut le voir à travers le monde. Ce qui nous importe est de donner accès au public à ce type de cinéma. C’était d’ailleurs le projet initial de Festival Ambulante : donner l’accès au cinéma documentaire.

Abel de Diego Luna est également produit par John Malkovich.
En effet. Il y avait llego al canari de à Mexico que Nous avons produit une pièce de théâtre mis en scène par John Malkovich, The Good Canary, et depuis nous avons conservé des liens forts avec lui à tel point que nous avions envie de retravailler ensemble. Diego Luna a commencé à travailler sur le scénario avec Eduardo Mendoza, et ensuite a parlé à John et à ses associés de son projet de film. Il ne faut pas avoir peur des coproductions associant plusieurs pays. Les producteurs américains d’Abel se sont autant intéressés que nous au film et en voyant les bobines ont considéré que certains éléments pouvaient fonctionner davantage que d’autres. Ce souci de songer au regard du public est intéressant parce qu’il anticipe le fonctionnement du film dans le circuit de diffusion. Et en cela, ils ont une longue expérience incomparable.

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Quelques mots à propos de Revolución réunissant dix des meilleurs cinéastes mexicains actuels ?
Évidemment, tous les cinéastes ne s’y trouvent pas ! Nous avons dû faire des choix parmi les cinéastes en fonction de ce qu’ils avaient fait et de comment ils pouvaient aborder ce thème. Tous les cinéastes ne sont pas mexicains, même si certains ont pu à un moment ou à un autre travailler au Mexique : ainsi Rodrigo Plá est uruguayen, Rodrigo García est un colombien vivant à Los Angeles. Nous avons parlé avec Marina Stavenhagen [directrice de l’IMCINE] avec le projet de faire un film à l’occasion du centenaire de la Révolution mexicaine. Nous ne voulions pas de reconstitution historique nationaliste mais un film qui questionne la révolution. Nous avons proposé le sujet à chacun des réalisateurs qui avaient dès lors la liberté totale de le traiter comme il le souhaitait, mais avec la seule contrainte d’être limité à 10 minutes maximum. Nous fûmes les premiers surpris de voir la diversité qu’offrait le traitement d’un même thème chez ces cinéastes. Le film offre l’opportunité de considérer ce qu’est le Mexique actuellement. Les réactions du public ont été très diverses et ainsi lors de sa présentation à Berlin, certains ont ri et d’autres ont pleuré. Le travail le plus difficile était de décider le montage entre ces films, lequel allait après lequel. Nous devons présenter le film au Mexique jusqu’au 20 novembre qui est le jour des célébrations de la révolution. Nous avons également des options de diffusion à la télévision nationale où le film pourra être vu par des millions de personnes au lieu de 30 à 40 000 en salles et se rendre compte comment dix personnes traitent le concept de la Révolution.

Propos recueillis en mai 2010 lors du Festival de Cannes par Cédric Lépine