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Entretien avec Gaston Duprat À propos de L'homme d'à côté

Dans la maison Curutchet conçue par Le Corbusier en Argentine, un célèbre designer doit affronter des difficultés de voisinage. Entre humour grinçant et satire sociale, le film est une véritable réussite et les deux cinéastes à suivre avec beaucoup d’intérêt.

Après L’Artiste (2008), L’Homme d’à côté (2009) se consacre une nouvelle fois au monde de l’art…

Le monde artistique est le monde auquel nous appartenons, que cela nous plaise ou non. C’est notre environnement et donc celui que nous connaissons le mieux. Pour cette raison, les deux films ont cette base commune. Situer ses films dans un milieu social connu permet d’éviter les erreurs d’interprétation. Par exemple, les réalisateurs qui ne sont pas précisément de la classe ouvrière, quand ils tentent de parler de ce milieu social auxquels ils n’appartiennent pas, font des erreurs d’interprétations. Quoi qu’il en soit, entre L’Homme d’à côté et L’Artiste il y a de nombreuses différences de contenu, de forme, de point de vue, d’esthétique, de ton et surtout de concept.

Comment travaillez-vous à trois : vous et Mariano Cohn à la réalisation et votre frère Andrés au scénario ? Avez-vous des préoccupations et des sensibilités communes ?

Nous disposons d’un regard commun sur le monde qui permet de travailler ensemble, réalisateurs et scénariste. Être deux réalisateurs implique une manière de travailler. Ce n’est ni bon ni mauvais en soi. Dans notre cas, c’est une expérience très positive, qui nous oblige à débattre et justifier toutes nos décisions et les idées sont plus élaborées et solides. Nous choisissons aussi de coréaliser parce que le monde du cinéma est à la fois aride et difficile, et travailler avec un ami est d’un grand soutien, c’est beaucoup plus sympathique.

L’art peut-il changer la vie, l’histoire de l’humanité ?

Je ne crois pas que l’art puisse changer quoi que ce soit. Mais les personnes peuvent changer les choses, qu’il s’agisse d’artistes, de politiques, d’architectes ou de personnes sans emploi. L’important ce sont les idées et surtout l’envie de changer l’état actuel des choses. Mais cette énergie n’est pas prépondérante : les jeunes, qui sont ceux qui ont une énergie pour réaliser des changements, sont trop occupés à voir comment ils peuvent s’adapter au monde qu’à le changer. Le problème est une incommodité dans la répartition des tâches.

Comment travaillez-vous pour que le fond épouse la forme esthétique du film ?
Nous souhaitions qu’à travers la mise en scène, la maison [du Corbusier] apparaisse comme un personnage parmi les autres. En outre, la maison apparaît à l’écran alors qu’il n’y a personne.
Le film est en majeure partie constitué de plans-séquences sans coupes qui demandent un important travail de la part des acteurs, une esthétique, une lumière et une palette de couleurs qui repose sur celle du Corbusier. Les cadrages sont étudiés avec beaucoup d’attention pour retranscrire l’identité esthétique de la maison.

L’esthétique apparaît-elle avec le film ou bien est-elle propres aux auteurs ?

Pour chaque film, nous concevons une forme qui complète, apporte et intervient dans le contenu. La forme peut changer de film en film, mais je crois qu’il reste toujours une base, un « style » (qui est aussi une répétition de limites) qu’en définitive fait l’identité d’un cinéaste.

Quelle est l’origine de cette histoire ? De l’observation de la société, d’un fait divers ou d’un élément autobiographique ?

Le scénario de L’Homme d’à côté est signé Andrés Duprat qui avait déjà écrit celui de notre film précédent, L’Artiste. Je crois que dans les deux cas l’idée résulte d’un mélange entre observation et éléments autobiographiques, auxquels s’ajoute ce que je considère comme le plus important : le point de vue sur le monde, qui apparaît comme celui ou non de l’auteur, et ce qui en définitive marque le plus le film, au-delà de l’histoire spécifique.

Peut-on voir dans ce film la métaphore d’un conflit Nord/Sud ?

Nous ne prétendons pas parler du conflit Nord/Sud. C’est une petite histoire entre voisins représentant des questions sociales plus générales. Si l’histoire repose sur deux personnages antagoniques, l’identification du public passe de l’un à l’autre au cours du film, obligeant le spectateur à un intéressant exercice. L’histoire se passe en Argentine mais il s’agit clairement d’un problème universel.

Que représente pour vous le travail de l’architecte Le Corbusier ?
J’aime beaucoup l’œuvre du Corbusier, en particulier la maison Curutchet, où le film a été tourné. Il dut dans ce cas mettre en œuvre ses concepts et ses idées en les appliquant à un cadre familial, dans un petit terrain, entre maisons mitoyennes, près de La Plata, en Argentine. Le résultat est surprenant. Je crois que l’œuvre du Corbusier est géniale et dépasse largement l’architecture.

Entretien réalisé par Cédric Lépine lors des Rencontres des Cinémas d’Amérique Latine 2010 de Toulouse où le film était en compétition officielle