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Une révolution très discrète À propos de la numérisation des salles

C’est une vraie révolution. Dans cinq ans, toutes les salles de France devraient avoir cédé aux sirènes du numérique. Adieu projecteur en 35 mm et galettes de pellicule : l’heure des ordinateurs a sonné. L’évolution est aujourd’hui programmée. Qui va profiter de ce changement ? C’est à cette question que nous allons tenter de répondre…

Ce sont les distributeurs qui ont lancé cette vague de modifications, unique dans l’histoire du cinéma, voire dans celle de l’industrie. Pour faire des économies, ils n’ont pas hésité à encourager les salles à changer leur équipement dès 2007. “Cette révolution aura l’ampleur du passage du muet au parlant”, expliquait James Cameron en 2009. Le réalisateur d’Avatar, grand prêtre du numérique, défend le procédé bec et ongles. “Il existe pourtant une grande différence car c’est la première fois qu’un changement technique de cette ampleur frappe l’industrie sans apporter d’amélioration notable pour le spectateur”, explique Gérard Lemoine, responsable de quatre salles de cinéma à Palaiseau (91). Comme beaucoup de ses confrères, Lemoine a longtemps été sceptique sur l’intérêt que pouvait présenter le numérique et pourtant, à l’instar de nombreux collègues, il a fini par s’équiper. “On n’avait pas le choix”, dit-il sobrement. Les distributeurs, majoritairement américains, ont poussé à la roue. Ils vont progressivement supprimer le 35 mm, jugé encombrant et trop cher. Ils ont tout à gagner dans l’affaire quand on sait qu’une copie 35 mm leur est facturée 1500 euros et que le numérique leur permet une économie d’environ 90% ! On comprend qu’ils se soient frotté les mains en voyant arriver un soutien de choix en la personne de James Cameron, venu avec son Avatar sous le bras. Du jour au lendemain, même les “non croyants” comme les salles UGC, d’abord réfractaires au numérique, ont dû s’incliner devant ce triomphe au box-office prouvant que la 3D était incontournable. Refuser le numérique et donc la possibilité de montrer les films en relief leur coûtait trop d’argent quand d’autres exploitants plus clairvoyants ramassaient le pactole. UGC a eu tôt fait de cesser de jouer les irréductibles pour s’équiper en quatrième vitesse. Le relief est vite devenu l’atout majeur des chantres du numérique. Avatar, bien sûr, puis Alice au Pays des Merveilles de Tim Burton ont fait chausser des lunettes 3D à de très nombreux spectateurs poussant bientôt les firmes à sortir tout et n’importe quoi en relief en un phénomène de cercle vicieux vertigineux. Car pour un Sanctum d’Alistair Grierson, produit par Cameron, qui tire un réel parti du relief, combien de Justin Bieber Never Say Never de Jon Chu ou de Choc des Titans de Louis Leterrier ont été gonflés artificiellement pour des raisons purement commerciales ! Si son potentiel d’attrait pour le public reste à démontrer, il est certain que le relief occupe le terrain. “Quand il s’agit de films pour enfants, nous devons souvent avoir une copie 3D et une copie 2D car certains parents refusent de payer plus cher pour le relief au motif que les bambins ne supportent pas les lunettes” dit Gérard Lemoine. Il semble donc que cette panacée en forme de recettes supplémentaires n’en soit pas vraiment une. Reste le “hors film” : retransmissions sportives ou événements culturels que les spectateurs pourraient venir déguster collectivement dans les salles. “Les tentatives faites en matière de sport n’ont pas vraiment fonctionné, précise Marc-Olivier Sebbag, Délégué général de la Fédération des Cinémas Français, les gens ont souvent de grands écrans chez eux et le public des opéras et des ballets reste limité. De plus, nos adhérents n’ont pas pour vocation de devenir des téléviseurs géants. Ils tiennent à leur spécificité de programmateur de films de cinéma.”

Quid du financement ?

Pour s’équiper en numérique, il faut de l’argent car le matériel est fort dispendieux. Il faut compter entre 70 000 et 100 000 euros par écran et les salles profitent souvent de l’occasion pour rénover également leur équipement sonore, ce qui occasionne des frais supplémentaires. “Le spectateur y gagne très certainement en qualité de projection, précise Marc-Olivier Sebbag. Les salles équipées en numérique attirent davantage de spectateurs que celles qui ne le sont pas, même quand elles présentent des films en 2D. Il faut cependant avoir les moyens d’investir des sommes importantes à une époque où les exploitants tirent déjà la langue !” La Fédération, qui réunit la plupart des professionnels de la branche, milite efficacement pour éviter que certains restent sur le carreau. La première solution a été de demander aux distributeurs de mettre la main au portefeuille. Ainsi sont nées les “Virtual Print Fees”, surnommées VPF ou “contributions numériques” en français. Avec ces VPF d’environ 500 euros par copie, les distributeurs compensent le coût d’équipement des salles à concurrence du prix du matériel. Chaque copie distribuée en première exclusivité pendant les quatre premières semaines d’exploitation permet à la salle qui la projette de toucher une VPF. “Une loi adoptée en septembre dernier interdit tout mélange des genres”, insiste Marc-Olivier Sebbag. Pas question de confondre exploitation et programmation ! Les salles ne peuvent renoncer à la VPF pour faire pression sur un distributeur afin d’obtenir une œuvre convoitée, de même que ces derniers n’ont pas le droit de promettre moult VPF pour avantager un exploitant acceptant des produits moins attractifs ! Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes… pour les cinémas qui obtiennent la primeur des longs métrages. Les autres n’ont pas droit aux VPF, ce qui est d’autant plus pernicieux que les cinémas passant les films en première exclusivité sont souvent aussi ceux qui font les meilleures recettes. “Un système d’aide remboursable financé par le CNC a été créé pour donner un coup de pouce aux salles jusqu’à trois écrans”, explique Marc-Olivier Sebbag. Reste le problème de salles intermédiaires, offrant plus de trois écrans tout en n’ayant pas la puissance de feu des multiplexes. Ce sont ces derniers qui risquent fort de pâtir de la situation. “Je sors à peu près cent films en première exclusivité, ce qui me permet de générer environ 50 000 euros de VPF”, explique Gérard Lemoine. Comme de nombreux confrères, il a choisi de faire appel à un intermédiaire pour récupérer l’argent des distributeurs. “Bien que cette société prenne une commission, cela m’évite d’avoir à m’endetter trop lourdement”, explique-t-il.

Un avenir incertain

Les salles de cinéma françaises se portent plutôt bien surtout si l’on compare leur situation à celle d’autres pays européens. Sept millions de séances de cinéma ont lieu chaque année dans les 2200 cinémas et sur les 5400 écrans de notre beau pays. Et les spectateurs affluent en masse ! La France est également le pays le plus “numérisé” d’Europe avec 30% des salles équipées et une prévision de 50% de salles en numérique d’ici la fin de l’année. “Le public apprécie de voir les films dans de meilleures conditions qu’autrefois, insiste Marc-Olivier Sebbag. Cet avantage qualitatif est évident car des spectateurs continuent à fréquenter les salles alors qu’il leur est maintenant facile d’accéder au cinéma chez eux.” Gérard Lemoine n’est pas convaincu par cet argument : “Le 35 mm était très performant et le numérique est aussi un souci pour les films du patrimoine. Il faut espérer que les pouvoirs publics seront prêts à financer la numérisation des grands classiques, sinon ils disparaîtront des salles obscures.” Dans cinq ans, toutes les salles de France seront passées au numérique dans un processus d’évolution subie mais inévitable. Distributeurs et exploitants souhaitent aujourd’hui que la conversion se fasse le plus vite possible. La cohabitation entre les deux formats est à la fois coûteuse et malcommode. Les distributeurs payent plus cher des copies 35 mm tirées en quantités moins importantes et les exploitants souhaiteraient pouvoir faire circuler les films plus facilement. “Le principal avantage du numérique est que cela nous permet de passer alternativement de la version originale et de la version française, ce qui constitue un véritable avantage pour le spectateur”, dit Gérard Lemoine. L’entretien du matériel numérique est cependant dispendieux (2500 euros par an). On ne connaît pas non plus sa durée de vie, estimée à une dizaine d’années, alors qu’un projecteur 35 mm est pratiquement increvable. “Un vrai problème va se poser quand les salles devront remplacer leur équipement”, dit Marc-Olivier Sebbag. Les VPF, prévues pour dix ans, n’existeront plus et personne ne peut aujourd’hui prédire ce qui arrivera demain quand les distributeurs, ayant obtenu satisfaction, ne seront plus contraints d’épauler les salles. “On a foncé et on ne peut plus revenir en arrière, mais quoi qu’il arrive, c’est le spectateur qui finira par payer”, s’inquiète Gérard Lemoine. En fait, les seuls partenaires à être certains de bénéficier de l’évolution sont les distributeurs, les fabricants d’équipement et les organismes financiers. “On n’a aucune visibilité sur l’avenir”, admet Marc-Olivier Sebbag. La Fédération nationale des cinémas reste très vigilante et continue à négocier pour que les exploitants ne soient pas les grands perdants de cette innovation qu’ils n’ont pas souhaitée. Rendez-vous dans dix ans pour un nouveau bilan.

Par Caroline Vié (20 minutes, Cinéma(s), France 5)