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Un état des lieux de l’année 2010 Mouvements intérieurs

À quoi ressemble le cinéma en 2010 ? A-t-il pris un coup de vieux ? A-t-il déjà eu recours à la chirurgie esthétique ? A-t-il changé ? A-t-il perdu ses illusions ? A-t-il décidé de refaire sa vie ? Physiquement dématérialisé, remis en cause dans son identité, son esprit, sa spécificité, il est, en tout cas, secoué.

Le fait le plus marquant de l’année aura sans doute été, de nouveau, la 3D. Après s’être implantée l’an dernier, elle s’est véritablement systématisée en 2011. Signe d’une rapidité extrême des processus à notre époque : dès cette année, le fait qu’un film d’animation, ou plus généralement un divertissement de masse, sorte en 2D, a déjà commencé à être perçu comme une exception. Et en l’occurrence, la plus notable de ces exceptions aura été Inception. Blockbuster à la narration étagée sur plusieurs plateaux comme dans un jeu vidéo, gorgé à la fois de virtualité spectaculaire et d’effets pyrotechniques, ce film était pourtant à l’évidence taillé pour l’exercice. Mais, fort du succès de The Dark Knight, Nolan, farouche opposant au relief, a réussi à obtenir qu’Inception soit maintenu dans ses deux dimensions. Il n’en reste pas moins que son film fait figure de petit village gaulois. Car pendant ce temps, non seulement l’industrie en a fait la norme, mais les auteurs de renom, cédant à la pression des studios ou au goût de l’aventure, se mettent de plus en plus à tenter l’expérience. Tim Burton a ouvert le bal avec son Alice au Pays des Merveilles. M. Night Shyamalan lui a emboîté le pas avec Le Dernier Maître de l’Air. Et, les résultats ont beau ne pas avoir été très probants, les choses semblent devoir s’accélérer sur ce front en 2011, avec Gondry, Wenders, puis Scorsese, Bertolucci probablement…

En attendant, en s’imposant comme un attribut incontournable des films, la 3D accélère le processus de numérisation des salles, soulevant sur son passage d’importants problèmes économiques. Le système de diffusion des films semble dans un état de restructuration permanent. En effet, outre le relief et un nouveau système de projection en salles, le numérique a engendré une multiplicité de supports de diffusion, qui n’en finissent pas d’être affinés techniquement et explorés dans leurs potentialités. Ainsi les sites de VOD sur Internet qui, de plus en plus éditorialisés, tendent, après avoir été de simples vidéo-clubs en ligne, à devenir de véritables ciné-clubs interactifs. Le Blu-ray, quant à lui, progresse, pousse le DVD vers la sortie et s’impose comme le support vidéo de référence. Par ailleurs, il développe de plus en plus ses possibilités en matière de bonus : appareil critique et/ou suppléments ludiques.

Le numérique est une surface glissante. Les images y circulent plus rapidement, plus librement, et s’embarrassent moins des frontières. Durant le festival de Cannes 2010, s’il y eut des polémiques – petites – elles tournaient finalement toutes autour de la difficulté à catégoriser les images, à les identifier de manière claire et à s’en saisir en leur appliquant un cadre juridique ou critique.

Ainsi, tandis qu’était présenté à Un Certain Regard son Film Socialisme, Jean-Luc Godard prenait ouvertement parti pour la libre circulation et le libre usage des images, contre la loi Hadopi qui vise à contrôler les flux et protéger le droit d’auteur. Film Socialisme est d’ailleurs un film non signé, dans lequel le nom de Godard n’apparaît qu’au milieu d’autres, dans la liste de tous ceux, vivants ou morts, dont les images, les mots ou les sons ont été mixés au sein de cet énorme collage. Plus tard, l’un des événements du festival a été la projection du Carlos d’Olivier Assayas dans sa version longue de 5h30, celle reconnue comme définitive par son auteur, mais qui est aussi sa version télé (puisque le film a été réalisé pour Canal+, qui, au même moment, le diffusait en trois épisodes). La polémique, là, est venue du refus opposé à Thierry Frémaux de pouvoir présenter le film en compétition, en raison de ses origines télévisuelles. Bien qu’étant l’un des meilleurs films de la sélection officielle, Carlos a donc été projeté hors-compétition. Quelques mois plus tard, devait débarquer sur les écrans un autre film monstre, conçu par un auteur de premier plan dans les laboratoires de la télévision :Mystères de Lisbonne de Raoul Ruiz, proposé dans une version “courte” pour le cinéma (4h26 contre 6h). Film ou téléfilm, Mystères de Lisbonne a été accueilli comme le chef-d’œuvre de Raoul Ruiz et on l’a retrouvé, chez bien des critiques, tout en haut des traditionnelles listes des meilleurs films de l’année. Le phénomène du grand film réalisé pour la télé n’est pas inédit (Scènes de la vie conjugale de Bergman, Berlin Alexanderplatz de Fassbinder, La Maison des bois de Pialat ou Le Décalogue de Kieslowski sont des sommets de leurs auteurs ; et Heimat ou Nos meilleures années ont été des “one shot” marquants). Mais c’est peut-être la conjonction du Assayas et du Ruiz la même année qui fait sens. Ou cette polémique autour de Carlos, qui traduisait une forme d’impuissance à assimiler de nouveaux types de films et de nouveaux types de cinéma.

Assez unanimement, la critique a su prendre Carlos et Mystères de Lisbonne comme ils étaient et les considérer comme des films à part entière. En revanche, une partie de cette même critique s’est braquée devant le fait qu’un objet aussi atypique que le stupéfiant Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul puisse décrocher la Palme d’Or. Petite polémique à nouveau, dans laquelle entrait encore en jeu le fait que le film vienne “culturellement” d’ailleurs. En effet, Weerasethakul est issu du monde de l’art contemporain, et Oncle Boonmee, qui avait été précédé d’une exposition au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, est un film qui, tout en étant fondamentalement cinématographique, se nourrit aussi d’autres types d’images et de narrations. Or une certaine frange de la critique continue à considérer que ce type de films non figuratifs sortent du champ du cinéma. Pourtant cette récompense, attribuée (par Tim Burton, ce qui est un signe intéressant) dans le plus grand festival de cinéma du monde, dit assez clairement le contraire.

Tout cela donne à penser qu’une mise à jour de la définition du cinéma s’impose. L’obsolescence des catégorisations (qu’elles visent à définir la nature, la valeur ou le statut juridique des images) est de plus en plus voyante. Les images semblent avoir acquis une liberté et une rapidité de mouvement qui leur font dépasser les cloisonnements préexistants, et les rendent souvent insaisissables. En d’autres termes, les images s’imposent. Elles peuvent provenir de l’art, de la télé, du jeu vidéo, d’Internet, si leur puissance les valide comme images de cinéma, il n’y a plus d’argument qui semble avoir assez de poids pour aller contre.

Le monde va vite. Il est difficile à suivre. D’autant que tous les outils d’analyse et les points de référence semblent bousculés par le mouvement. Cela constitue une réalité qui dépasse le cadre du cinéma, mais qui se traduit fortement dans les films. En effet, thématiquement, le questionnement métaphysique et la crise personnelle ont été fortement à l’ordre du jour en 2010. Et la stupeur et l’incompréhension auront sans doute été les motifs les plus récurrents de l’année. Stupeur horrifiée de la vieille dame de Poetry, découvrant le monde dans lequel vit (et auquel contribue) son petit-fils. Regard hébété de Gérard Depardieu dans Mammuth, lorsqu’il se retrouve confronté aux mutations du monde en allant récupérer ses points de retraite. Accablement des héros de A Serious Man, Bad Lieutenant ou Biutiful, pris dans des spirales de déveine qui finissent par disqualifier toute tentative de lutte ou de compréhension.

Face à l’accélération de tout, les films, eux, ont eu souvent tendance à freiner, à retenir le temps en piétinant. Ainsi beaucoup de films de cette année, et souvent parmi les meilleurs, utilisaient des narrations en forme d’errance, de spirale ou de cercle : de tour en rond. Un tour en mer avec Godard, sur un immense bateau de croisière qui écume la Méditerranée mais ne va nulle part ; à bord duquel on rumine le passé ou bien on s’abrutit de divertissements. Une Tournée avec Amalric, avançant vaille que vaille dans la perpétuelle incertitude de l’étape suivante. Un tour de cadran avec Mike Leigh (Another Year), le temps que s’écoule une année, rythmée par des rendez-vous immuables, où rien ne semble changer et où pourtant les choses se disloquent de l’intérieur. Bad Lieutenant, Le Guerrier silencieux ou The American, eux, auraient parfaitement pu être de trépidants films de genre, pleins de combats, de poursuites et de suspense. Mais non. Au contraire, ils semblent tous trois en suspension, figés dans un vertige, une angoisse latente. Quelques accès de violence les ponctuent, mais l’action y semble totalement inhibée, intériorisée. Même The Social Network n’est pas un film d’action, d’élan, mais un film de mots, d’explications, de négociations, de commentaires. Et si dans Des hommes et des dieux il est question de guerre, de violence, de mort, de conflit, de danger, tout cela ne produit pas, là non plus, de l’action : ce sont la réflexion et le questionnement qui occupent tout l’espace. Le suspense tient à la résolution d’un débat intérieur. Le temps du film semble suspendu, dans l’attente de l’inéluctable.

L’action ayant donc reflué vers l’intérieur des esprits, on peut la suivre et aller la retrouver dans des films-cerveau, où le temps est effectivement presque aboli. Dans Mr. Nobody, quelques secondes d’hésitation contiennent des hypothèses de vies exponentielles. Dans Inception, à la faveur des rêves, des échelles de temps de plus en plus dilatées sont enchâssées les unes dans les autres. Shutter Island se déploie dans un temps imaginaire. Dans Enter the Void le temps n’existe plus, puisque la vie est achevée. Il se trouve que ces films sont ceux qui transposent au cinéma le principe et la structure des univers virtuels. Et on notera que tous ne recourent au langage du virtuel que pour le connecter directement avec la mort, la folie, la fuite. Les films traitant de façon plus directe les problématiques liées à Internet et aux jeux vidéo (L’Autre monde, Chatroom, The Cat, the Reverend and the Slave) n’étant guère plus positifs, il paraît clair que, pour le moment, le virtuel ne se définit pas au cinéma comme une utopie positive. Plutôt comme un enfer. L’enjeu sera donc maintenant, soit d’en sortir soit d’y faire émerger des forces de vie.

Nicolas Marcadé