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Luis Garcia Berlanga par Carlos Reygadas Luis Garcia Berlanga (1921-2010)

À l’occasion de notre 70e anniversaire, nous avions demandé à des cinéastes d’évoquer d’autres cinéastes qui les inspiraient. Carlos Reygadas, l’auteur du génial Japón, nous parlait de son admiration pour Luis Garcia Berlanga. Alors que le réalisateur espagnol vient de mourir, voici ces mots en forme d’hommage.

« Mon admiration pour les cinéastes n’est jamais d’un seul bloc. Je n’admire pas, par exemple, “tout” Godard, ou “tout” Luis Garcia Berlanga. J’admire certains films de Berlanga, et même parfois seulement certains moments de ses films. Mais même quand ce n’est que ça, l’émotion peut être tellement forte qu’elle suffit à vous faire admirer le cinéaste tout entier. Ce qui me touche chez lui, c’est son langage cinématographique. Berlanga possède en effet un style à la fois très puissant et fondé sur une totale économie de moyens. Sa réalisation est complètement maîtrisée, mais d’une totale discrétion. C’est aussi un cinéma ouvert sur le public. Dans les années 1950, ses films s’adressaient aussi bien aux cinéphiles les plus exigeants qu’aux gens qui allaient au cinéma uniquement pour se distraire. Il y a toujours chez lui un côté un peu exagéré, ironique. On sent qu’il s’amuse ; mais avec une réelle profondeur. Dans ses films, comme souvent dans la comédie, on aborde sous une forme légère le mystère le plus profond de l’être humain : que faisons-nous ici-bas ? C’est ce que j’apprécie chez les grands cinéastes : ce mélange de fantaisie et de gravité. Et c’est aussi, j’imagine, ce que j’essaie de faire moi-même : concentrer la dualité de la vie dans une même situation. Ne pas montrer un personnage gai et puis un autre triste, mais montrer un seul personnage, dans une situation qui le fait aller d’une extrême à l’autre. Parce que la réalité est ainsi : tout est à double entrée. La vie, c’est vrai, est horrible. Mais en même temps, l’être humain est un dieu magnifique. Dans Le Bourreau (le film de Berlanga qui me touche le plus), il est question d’un type qui tue des gens. Et en même temps, Berlanga parvient à nous faire ressentir quelque chose pour ce type, qui est plus que de la sympathie. Ce qui prouve que, dans une situation sinistre, on peut tout de même ressentir l’amour de l’homme pour l’homme. Et ça, c’est une chose magnifique. »

Carlos Reygadas
Propos recueillis par Jean-Christophe Berjon (avril 2004)