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Entretien avec Claude Chabrol À la sortie de l'Ivresse du pouvoir

En attendant la sortie tant attendue (redoutée pour certains) de L’Ivresse du pouvoir (Fiches n°1816), l’émission Histoires courtes propose, mardi 21 février sur France 2, un portrait inédit du réalisateur. L’occasion était trop belle pour se priver d’une rencontre…

Rencontrer Claude Chabrol, c’est s’exposer à un rire sincère, sonore, profondément communicatif. Un rire qui est “une façon de ne pas répondre, de ne pas faire sentir qu’on n’a pas la réponse”, précise-t-il d’emblée. Pour France 2, Olivier Bourbeillon en a fait la matière même de son film, un portrait haut en couleurs, autour d’une bonne table et d’invités de choix : Suzanne Flon, Michel Bouquet, Sandrine Bonnaire, Bernadette Lafont ou encore Jacques Gamblin. C’est parti !

Est-ce que vous vous reconnaissez dans ce portrait réalisé par Olivier Bourbeillon ?
Tout à fait. Ce qui me plait particulièrement c’est cette lente progression vers le doux éthylisme final. Je ne m’y attendais absolument pas, surtout de la part de certaines personnes. Voir Michel Bouquet beurré, c’est… délicieux ! Olivier Bourbeillon m’avait vaguement expliqué de quoi il en retournerait mais j’avais cru que le repas n’était qu’un petit élément du tournage, un moyen de finir en beauté. Je n’avais pas imaginé qu’il représenterait, au final, l’ossature même du documentaire. Essayer de se comprendre à travers un repas, c’est une idée si jolie et qui me ressemble tellement !

Le repas revient comme une obsession dans votre œuvre…
Manger, c’est une nécessité. Autant en faire un plaisir, vous ne trouvez pas ? Un des trucs de l’être humain, s’il veut faire un peu le mariole, c’est de transformer les nécessités de son existence en plaisirs. S’il ne le fait pas, c’est absurde. Je ne comprends pas ceux qui se désintéressent des repas, ça les occupe tout de même deux fois par jour. Pour moi, c’est comme s’ils se désintéressaient de la vie. J’essaie de comprendre les mécanismes de l’être humain, en essayant de voir le bon côté. On a trop souvent tendance à se concentrer sur ce que la vie contient de tragique, moi je retiens ce qu’elle a de marrant. Je crois profondément en la nature humaine.

A travers vos films, vous faites pourtant des constats plutôt sombres. Croyez-vous au mal ?
C’est vrai que dans mes films, le mal est partout, surtout chez les gens de bien. Puisque je crois au bien, je suis bien obligé de croire au mal. Mais je ne l’ai jamais rencontré dans son intégrité absolue. Je l’ai souvent vu sombrer dans la médiocrité, dans le ridicule, dans les mesquineries, les coups bas, mais jamais dans la force maléfique totale. Je n’ai jamais fait l’expérience du mal absolu. Du bien absolu non plus, d’ailleurs.

Vous dites qu’on ne peut réussir un film qu’à 80 %…
Les 20 % qui restent, c’est la part de miracle ! Personnellement, il n’existe, au monde, qu’une dizaine de films que j’estime réussis à 100 %. Et ce n’est qu’un avis très subjectif. Une œuvre qui fait l’unanimité, c’est impossible. Prenez La Joconde… Pour faire un film, il y a tant d’impondérables à gérer, à maîtriser, à réemployer également. En se donnant beaucoup de mal, on ne peut le réussir qu’à 80 %. Et c’est déjà énorme.

Dans le documentaire, vous éludez la question de votre film préféré…
En revanche, je parle de ceux que je n’aime pas ! Folies bourgeoises, par exemple, je ne cesserais jamais de le citer. Le film est vraiment nul. Jusqu’à très récemment, je restais persuadé que le dernier plan était d’une beauté rare. Mais un ennemi à moi – vraisemblablement – a eu l’idée de le programmer sur le câble : je me suis rendu compte que la fin était aussi merdeuse que le reste. Donc, j’en conclus qu’il y a une espèce de propagation de la médiocrité…

Parvenez-vous à rester optimiste ?
Tout bien pesé, avec quelques retours de balanciers épouvantables, j’ai le sentiment que la nature humaine évolue dans le bon sens. Lentement, certes, mais sûrement. Les périodes de grande efflorescence sont toujours précédées par des phases de profonde médiocrité. C’est pour cela que je reste plutôt confiant : vu l’état actuel de notre société, il y a de l’espoir pour nos enfants !

Propos recueillis par Cyrille Latour