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Entretien avec Marco Berger À propos de Plan B

Ce mercredi 28 juillet 2010, sort sur grand écran le premier long métrage de Marco Berger : Plan B. C’est l’histoire d’un homme qui décide de devenir l’ami de celui pour lequel sa petite amie l’a quitté. Et il compte bien par ce moyen reconquérir le cœur de son ex. Mais au jeu de l’amour, difficile de rester maître de ses cartes. Avec pudeur et sensibilité, les personnages se questionnent et s’interrogent sur leurs sentiments et leurs orientations sexuelles. Un film qui rencontre l’autre à cœur ouvert, pour mieux s’affirmer et affirmer notre besoin de différence. Rencontre avec le réalisateur.

Comment s’est passée l’expérience de ce premier long-métrage ?
Bien que l’on pourrait croire le contraire, il est souvent plus compliqué de raconter une bonne histoire en peu de temps, comme pour un court-métrage, qu’en 90 minutes, durée classique d’un long-métrage. Mais il est clair qu’un premier long-métrage, en plus de raconter une histoire, constitue un grand pas pour un cinéaste. C’est d’une certaine manière se professionnaliser dans le monde du cinéma. Pas parce que le long-métrage, à la différence du court, est commercialisé et certains réalisateurs peuvent commencer à vivre de leurs films, mais aussi parce que tombe une barrière de peurs et de doutes personnels à propos d’une carrière. Les choses se passent comme si on t’autorisait à te considérer vraiment comme cinéaste. En définitive, l’expérience la plus importante avec un premier long-métrage est de pouvoir se rendre compte qu’il est possible de le faire.

De plus, la durée d’un long est idéale pour développer une histoire de séduction et pour le spectateur, le temps de pouvoir s’identifier… Quel type de dialogue pensez-vous avoir avec le public ?
Le cinéma est toujours en dialogue avec le spectateur. Même si le premier spectateur est unique, en réalité, pour que le travail soit sincère et dirigé par un désir personnel, le cinéma n’existe qu’à la condition que quelqu’un reçoive son message. Ceci est, pour moi, le plus important dans le cinéma. Si l’on peut faire l’exercice de voir son propre travail à partir d’une méconnaissance totale du projet, on se rend compte que c’est génial de pouvoir travailler avec la pensée du spectateur, lui proposer son univers, imaginer quand il va être ému et ce qu’il va penser. À partir de cette perspective, je considère le cinéma comme un dialogue et ici ce qui importe est de savoir se mettre dans la tête du spectateur et le conduire sur les chemins souhaités. Ainsi, à plusieurs reprises en voyant un film, on croit pouvoir, à la suite de multiples spéculations, deviner la fin et tout à coup on se rend compte que tout ce que l’on croyait n’était pas comme ce que l’on pensait. Quelques films nous font des tours extraordinaires qui paraissent nous accompagner dans la forme même de penser et repenser l’histoire. Si le film dispose d’un bon dialogue avec le spectateur, le film sera toujours honnête et cohérent.

Dans Plan B, la ville a de l’importance : on ne peut pas la voir précisément, parce qu’elle n’est pas filmée de l’extérieur avec des gens dans la rue, mais on peut voir des bâtiments filmés comme des œuvres abstraites. Selon vous, la ville influe sur les protagonistes d’une façon générale sur leurs décisions ?

Je ne crois pas que la ville influe sur les décisions des personnages. La ville est là et les personnages y vivent. Ça pourrait être un reflet de la solitude qui existe dans les villes, qui bien souvent, tout en étant des lieux remplis d’individus, ne garantissent pas la sociabilité. D’un autre côté, les bâtiments représentent pour le spectateur, des lieux vides où en tant que cinéaste, je ne dialogue pas avec lui. Je le laisse, pendant ces dix secondes mortes, faire face avec lui-même et penser ce qu’il vient de voir, en tirer ses propres conclusions et respirer, pour que l’histoire, qui va très vite, ne le phagocyte pas.
Dans le dialogue qui s’instaure avec le cinéaste, ces lieux vides pour ainsi dire, sont de petites distractions pour que le spectateur pense par lui-même. Sinon on court le risque de mettre toutes ses idées et le spectateur sent que les conclusions qu’il tire ne sont pas vraiment les siennes, mais au contraire, une espèce d’invasion idéologique où ce qui se pense dans un film est une vérité à recevoir tel quel. Si quelqu’un n’est pas d’accord au sujet du déroulement des situations, il bénéficie de ce moment pour tirer ses propres conclusions.

La ville est généralement un lieu qui offre plus de liberté pour vivre l’homosexualité dans la mesure où les gens ne se connaissent pas, ce qui leur permet d’avoir plus d’intimité. Et c’est aussi un lieu où l’on peut souffrir de solitude… Quels sont les rapports intimes entre un lieu urbain et l’homosexualité ?

Je ne saurai répondre pour le cas spécifique de l’homosexualité, mais plus grande est une ville, plus on y est anonyme. Il est clair qu’il est plus facile de s’y sentir libre pour toutes sortes de choses que quiconque souhaite maintenir secrètes en préservant son intimité. Pour ce qui est de la solitude, je ne crois pas qu’elle est à voir avec l’environnement urbain. C’est un état qui a plus à voir avec la construction identitaire que chacun décide en fonction de ses centres d’intérêts.

Amour et amitié : relations impossibles, faut-il choisir entre les deux ?
Je ne crois pas qu’il faille choisir entre les deux. Mais peut-être être plus perméable à l’idée d’aller d’un état à l’autre avec plus de liberté, même si le plus souvent cela ne marche pas, par peur que l’amour ruine l’amitié ou parce que l’on pense que ce qui était de l’amour un jour peut se changer en une bonne amitié parce que l’amour ne fonctionne plus… Pourtant l’amitié est une chose plus tangible pour tout le monde, alors que l’amour est, encore aujourd’hui, très difficile à comprendre ou à expliquer…

Si après tout un siècle de cinéma l’homosexualité commence à être représentée, peut-on y voir une heureuse évolution des pensées ?
Il y a sûrement un changement. De fait, j’ai senti la liberté de raconter une histoire comme celle-ci et je ne sais pas ce qu’aurait été ma carrière si je l’avais débutée en 1936. Si le changement a été important, ce n’est pas non plus rose tous les jours. Choisir comme objet d’affection une personne du même sexe ne sera plus le thème des œuvres des cinéastes et d’artistes le jour où cela ne sera plus un sujet de conversation, où cela sera tellement banal qu’on choisira librement ceux qu’on aime, et que ça ne sera même plus intéressant de le représenter. Pour le moment, il y a beaucoup de choses à changer, et pour moi le cinéma va continuer à être un outil politique jusqu’à ce que, comme je l’ai dit précédemment, cette thématique appartienne au passé. Il me semble qu’il faut éviter de tomber dans l’hypocrisie qui pense que la thématique de l’homosexualité n’est plus d’actualité aujourd’hui, hypocrisie dans laquelle sont tombées de nombreuses critiques au sujet de Plan B. Le fait qu’elle soit acceptée en divers endroits ne signifie pas que le problème ait trouvé une solution. S’il s’agissait de quelque chose qui n’est plus d’actualité et passé de mode, on verrait certains acteurs et actrices sortir du placard où on les y a placés. Je ne prends pas au sérieux celui qui déclare qu’il s’agit de quelque chose appartenant à la vie privée de chacun, parce que celui qui ne peut pas vivre librement sa sexualité, ce n’est pas à cause de son espace intime. Celui qui n’est pas publiquement gay est socialement hétérosexuel, par dépit.

Entretien réalisé par Cédric Lépine lors des Rencontres des Cinémas d’Amérique Latine 2010 de Toulouse où le film était en compétition officielle