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Entretien avec Michael Rowe À propos d'Année bissextile

Cette année, la Caméra d’Or récompensant le meilleur premier long métrage a été attribué à Cannes à Michael Rowe pour son film Année bissextile (Año bisiesto), film mexicain présenté en sélection à la Quinzaine des Réalisateurs. Film également porté par la prestation de ses interprètes, le lauréat de la Caméra d’Or était alors en compagnie de Mónica del Carmen, actrice jouant Laura.

Deux lieux apparaissent dans le film : un supermarché et un appartement du personnage principal, lieu de consommation public et espace personnel intime. Quels sont les liens entre le public et l’intime ?

Mónica del Carmen : Je crois que la société a une part essentielle dans le comportement de mon personnage. D’une certaine manière ce film parle de la répression sexuelle présente dans la société mexicaine et la société en général. La sexualité est une part de l’intimité individuelle, parfois considérée comme impure et dont on ne peut pas parler. La société a une grande influence sur la sexualité des individus en raison de la tradition religieuse chrétienne passée, actuellement toujours très active au Mexique. Dans Année bissextile, Laura, mon personnage, est marqué par un événement vécu durant son enfance mais dont elle n’a pas pu parler. On enseigne depuis l’enfance que la sexualité est quelque chose de très mal. Cette répression conduit les individus à exploser. À travers Laura, le film parle de solitude et de répression collectives.

Laura vit plusieurs fantasmes de vie qu’elle ne peut pas vivre : elle parle de ses relations de voisinage, de ses bons petits plats culinaires, mais tout cela est en dehors de sa vie.

Michael Rowe : Depuis les années 1950 nous vivons dans une sorte de « dictature du bonheur » où chaque individu a l’obligation d’être heureux à tout moment de sa vie : c’est une obligation sociale. Ceci a lieu partout dans le monde, mais on peut le voir de manière très développée au Mexique. Lorsque l’on rencontre une personne et qu’on lui demande comment elle va, l’exposition de ses problèmes est souvent mal vu. Les relations deviennent donc très superficielles et très formelles. À la question « comment vas-tu ? » il n’y a donc qu’une seule réponse que l’on est capable d’entendre, celle de l’expression du bonheur. Ceci se retrouve dans l’industrie pharmaceutique qui développe des produits pour que chacun puisse dire « je vais bien ». C’est une sorte de fascisme émotionnel où l’on ne trouve pas l’espace et les moyens propres aux émotions. On ne peut pas être heureux 100% de son temps. Être toujours heureux devient la manifestation d’une pathologie. Laura vit dans cette perspective d’être toujours heureuse, ce qui l’a conduit à être toujours plus seule. Elle n’a personne pour partager sa tristesse et sa solitude. Si elle dit à sa mère qu’elle n’est pas heureuse, celle-ci va se préoccuper. Mais Laura ne veut pas l’incommoder. Cela a encore à voir avec la richesse économique et les succès professionnels. En effet, elle cache ses émotions en affirmant qu’elle est heureuse, qu’elle a un nouveau travail et qu’elle doit partir en Suisse…

Dans la « dictature du bonheur », comment trouve-t-on la liberté de faire ce film ?

Mónica del Carmen : La société influe autant sur les fonctionnaires, bureaucrates que sur les actrices, pour citer mon cas. Entre donc en jeu une réflexion morale pour décider de travailler sur ce type de film. Ainsi, je ne suis pas insensible aux réactions de ma famille tout comme de la société mexicaine en général. Je crois que ce film parle du Mexique et de ses habitants, à travers la solitude, la répression sexuelle, la culture de la félicité et de la beauté, les aspirations nationales… Les stéréotypes présentés par la télévision nous ne permettent pas de nous réaliser dans ce que nous sommes réellement, créant ainsi de la frustration : quoi que l’on fasse, on ne ressemblera jamais aux personnages télévisés. Les canons esthétiques de l’individu de plus d’un mètre 70 aux yeux bleus nous conduisent à la conclusion que nous sommes laids. J’ignore comment va réagir le public mexicain face à ce film qui parle de nos frustrations en tant que Mexicains. Rencontrer dans un film quelque chose de soi que l’on ne veut pas voir crée un choc émotionnel. Évidemment, Année bissextile ne ressemble pas aux films hollywoodiens où toutes les difficultés se résolvent, chacun a une famille, une voiture et une maison… Je crois que la télévision à travers ses programmes nous met à distance de nous-mêmes.

La dictature du bonheur est également un problème global…

Michael Rowe : La solitude urbaine contemporaine est effectivement un problème mondial. L’espèce humaine actuelle vit dans un environnement technologique, c’est-à-dire que tout est construit par l’homme et non par la nature. Chacun vit dans son petit univers avec son train-train quotidien bien défini où une série de règles limite les interactions sociales. Les contacts humains dans le travail et en dehors deviennent de plus en plus pris en charge par la technologie : téléphone, ordinateur, etc. Laura travaille de chez elle grâce à un téléphone et un ordinateur. Lorsqu’elle souhaite établir un contact humain, elle sort dans un bar, se saoule et ramène un homme chez elle. Elle veut ainsi résoudre tout en même temps, ce qui est l’une des caractéristiques du monde consumériste moderne. Ainsi dans le supermarché le consommateur a accès à un morceau de viande au moment même où apparaît son désir, sans passer par le temps d’élever une vache, préparer la viande, etc. De la même manière qu’au supermarché, Laura va dans un bar acheter l’objet de son désir. Dans son appartement, son partenaire sexuel aura accès immédiatement à la partie la plus intime de son être. Nous avons intégré au plus profond de notre structure mentale une attitude consumériste à l’origine de notre incapacité à établir des relations stables et significatives.

Entretien réalisé à Cannes en mai 2010 par Cédric Lépine