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Entretien avec l’équipe de Machete Compagnie de production d'Année bissextile

Pouvez-vous nous présenter Machete ? Qu’est-ce qui vous a conduit à créer cette société de production ?

Edher Campos : Machete Producciones est apparu en 2008 avec la volonté de produire des films dont les qualités dramatiques font d’eux de véritables propositions cinématographiques. Nous sommes convaincus que pour raconter une bonne histoire au cinéma il n’est pas nécessaire d’avoir de gros moyens financiers. À l’heure actuelle, nous nous occupons de trois projets. Année bissextile de Michael Rowe est le premier film produit. Nos vemos, papá est un premier film coproduit avec l’Argentine. La Habitación est un film réalisé par huit cinéastes mexicains importants indépendants qui ont chacun un regard critique sur la société. Au sein de Machete, nous sommes quatre : Teresa Ruiz, Luis Salinas, Edher Campos et Rodrigo Bello Noble.

Les premiers films des élèves du CCC se produisent à l’intérieur de cette école. Comment cela s’est passé pour Année bissextile ?

Luis Salinas : Pour Année bissextile c’est différent. Michael Rowe a effectivement étudié le scénario au CCC mais il n’y a pas réalisé son premier film. Il nous a envoyé son scénario et nous avons ainsi produit son premier film.

Edher Campos : Nous avons également travaillé sur ce film avec des personnes issues de l’autre école mexicaine de cinéma, le CUEC : Juan Manuel Sepúlveda, le chef opérateur, Alisarine Ducolomb, la directrice artistique. Produire en dehors de l’école nous permettait une plus grande indépendance. Nous avons reçu l’appui financier de l’IMCINE en post-production.

Comment se vit une société de production ? Avec le sens de l’aventure, l’appréhension des risques encourus ou la sage rationalité des risques anticipés ?

Luis Salinas : En fait, c’est assez compliqué. Au Mexique, beaucoup de producteurs se lancent dans l’aventure d’un film sans pouvoir le terminer. Plus que créer une compagnie avec des bureaux, une organisation corporatiste, etc., il nous importait que des films puissent voir le jour et suivre leurs pas par la suite. Nous ne produisons pas seulement des films à faible budget et il est essentiel que la production se retrouve ensuite aux guichets des salles de cinéma. Il s’agit de penser à ce que l’on propose au public comme film en tant que genre, histoire, acteurs autour de quelque chose qu’ils ont envie de voir et de recommander. Pour que notre activité de production soit viable, il nous faut retrouver au minimum notre investissement initial.

Comment le distributeur français, Pyramide, a découvert Année bissextile ?

Edher Campos : Nous avons bénéficié de l’espace Ventana Sur à Buenos Aires en octobre 2009. Nous nous trouvions dans la section « Primer corte » où se trouvent les films en post-production.

Luis Salinas : Le film à ce moment n’était donc pas terminé mais l’intérêt d’un distributeur nous a conduit à poursuivre la post-production, préparant le format 35 mm pour l’exploitation en salles françaises.

Teresa Ruiz : À propos de la distribution au Mexique, je dois dire que la situation est difficile. Les films ne restent la plupart du temps qu’une semaine à l’affiche car les films nord-américains occupent la plupart des écrans. La situation est donc très inégalitaire et il faut toujours se battre pour montrer au public la qualité des films mexicains. S’il existe de nombreuses initiatives de productions au Mexique beaucoup de films sont hélas de très faible intérêt, ce qui nuit d’ailleurs à l’image des autres films mexicains. Le public tend à faire une généralité de ce que peut être le cinéma mexicain autour de ces mauvais films, n’offrant pas l’opportunité aux autres d’être connus pour ce qu’ils sont.

Avec quels médias traitez-vous pour que le film rencontre le public : cinéma, télévision, édition vidéo, Internet, marchés national et international ?

Luis Salinas : Toutes les fenêtres existent mais il faut commencer par les salles de cinéma à travers le monde. Si la tradition veut qu’un film sorte en salles, de meilleures opportunités se présentent parfois à la télévision.

Edher Campos : Ce qui va conduire le public mexicain à voir tel film mexicain au cinéma dépend de l’opinion rencontrée autour du film à l’étranger. Ensuite vient l’édition DVD.

Teresa Ruiz : Le problème ici est la piraterie. En effet, un billet pour aller au cinéma est souvent trop cher pour une famille qui achète en conséquence une copie pirate. L’économie mexicaine en général impose ses conséquences dans le développement du cinéma mexicain.

Edher Campos : Dans le cas d’Année bissextile, l’idéal est de pouvoir utiliser les festivals les plus importants pour se faire connaître et présenter d’autres projets aux vendeurs.

Comment se passent les relations avec un distributeur au Mexique pour proposer Année bissextile ?

Luis Salinas : Nous ne pouvons pas présenter ce film à un important distributeur comme Columbia, parce que ce film n’a pas sa place dans son catalogue. Nous cherchons donc les meilleures options, sans nécessairement vouloir obtenir le distributeur qui obtiendra le maximum de salles, la plus large publicité autour du film… Nous cherchons des distributeurs qui s’intéressent vraiment au film et non ceux qui le prendront comme un film de plus dans leur gros catalogue. Et ceci vaut également pour l’édition DVD ou une diffusion sur Internet.

Edher Campos : À l’heure actuelle une vague de productions mexicaines voit le jour en raison des mesures fiscales associées à la production des films. La qualité des films est également en nette augmentation, même si la plupart du temps ils ne peuvent être vus sur le grand écran. De nombreux films ont en outre été distribués à l’occasion du bicentenaire de l’Indépendance mexicaine cette année. Si le nombre de films mexicains augmente, l’espace pour les voir est toujours aussi limité. Nous cherchons donc une stratégie appropriée pour distribuer ce film au Mexique.

Luis Salinas : S’il existe plus qu’auparavant de films mexicains, leur temps d’exposition en salles a diminué parallèlement.

Edher Campos : Des films comme Avatar de James Cameron qui occupent les écrans durant près de vingt semaines, enlèvent encore un espace pour les autres films.

Luis Salinas : Pour le cas d’Alice au pays des Merveilles de Tim Burton, la moitié des écrans au Mexique le projetaient en salles presque pleines ! Je suis émerveillé de voir à Paris des salles sur les Champs-Élysées proposer quatre films nord-américains et six autres la même semaine d’exploitation. Il y a donc là une grande demande pour un cinéma différent de la part du public.

Que pensez-vous des stratégies suivantes pour produire un film : le star system et la coproduction (avec un pays étranger ou non) ?

Luis Salinas : Les acteurs les plus connus ne sont pas nécessairement les meilleurs pour interpréter un rôle et pour cette raison ceux-ci ne nous intéressent pas. Pour le film La Habitación nous sommes en train de négocier pour avoir dans le casting un acteur connu qui est en outre très bon. Il est évident que certains publics se décident à aller voir un film en fonction de la présence de tel acteur. Certains bons acteurs ont même une reconnaissance internationale et le film qu’ils portent peut ainsi rencontrer un public dans divers pays. Mais il faut encore que la rencontre entre l’acteur étranger et le metteur en scène puisse se faire, sans souffrir du choc culturel de leurs différences d’origine.

Edher Campos : À propos de coproduction entre pays étrangers, le souci est de pouvoir travailler ensemble. En effet, en plus de réunir les moyens financiers, il faut trouver, d’un pays à l’autre, les diverses personnes qui formeront l’équipe technique et qui interviendront sur le même film. Il peut également exister des appuis financiers propres à chaque pays, en fonction de leur politique. Dans le cas de La Habitación, une actrice est chinoise et le Mexique est très intéressé par ce projet qui développe ainsi une relation avec la Chine. Par le moyen du cinéma et à travers l’histoire de La Habitación, des relations économiques entre pays étrangers se créent. La coproduction avec l’Argentine permet également le développement des liens avec ce pays. Pour produire un film, il faut toujours avoir de bons éléments et une bonne histoire, le coût de la production importe moins que les talents réunis autour d’un film. Car il existera ensuite toujours divers appuis économiques comme Ibermedia pour soutenir un film prometteur.

À propos de collaboration autour d’un film, qu’est-ce que chacun de vous apporte de sa personnalité et de sa sensibilité dans l’identité et les projets de Machete Producciones ?

Teresa Ruiz : Lorsqu’a débuté Machete, je ne pouvais pas beaucoup m’investir, c’est pourquoi cela fait peu de temps que je fais partie de l’équipe. En tant qu’actrice, je dois plusieurs fois m’absenter le temps d’un tournage. Je pense donc qu’en tant qu’actrice mon nom bénéficie à Machete dans la presse. Je peux également intervenir dans le casting des films, par mes relations et ma connaissance du métier d’acteur. Aux côtés de ces trois hommes, je suis la partie féminine de Machete et en tant qu’actrice, la plus publique. Lorsque je vois un film, chaque fois je le considère à travers le jeu des acteurs. Dans les opinions que nous échangeons autour d’un film, la mienne concerne toujours l’interprétation.

Luis Salinas : Nous n’avons pas une personnalité et une spécialité à la manière des Spice Girls… À l’exception de Teresa qui est actrice, je pense que nous intervenons tous en fonction des choses à faire. Chacun intervient selon ses disponibilités et nous n’aimons pas nous séparer pour travailler chacun de notre côté. Ainsi, je peux être en mesure de faire la moitié d’une activité et Edher la poursuivre parce que nous disposons chacun des mêmes informations.

Edher Campos : Avant la création de Machete nous travaillions déjà ensemble, partagions déjà notre temps. Nous avons donc l’habitude de travailler ensemble et Machete est donc une continuité naturelle de nos activités. Nous tenons compte de l’avis de chacun pour faire nos choix quotidiens et au final le plus important reste le film sur lequel nous travaillons.

Rodrigo Bello Noble : Je crois que je ne peux partager les mêmes compétences que les autres et ainsi j’interviens moins dans les entretiens. Edher et Luis sont davantage dans la communication et représentent ainsi à l’extérieur Machete pendant que je reste aux bureaux à poursuivre d’autres activités. Dans nos activités, nous sommes tous responsables de Machete.

Qu’est-ce qui se cache derrière l’animation présentant le logo Machete ?

Luis Salinas : Nous tenions à marquer l’attention du spectateur avec quelque chose de fort et l’homme décapité évoque la machete sans que celle-ci n’apparaisse directement.

Edher Campos : La machete est à la fois un outil utilisé dans les champs, pour faire la cuisine, pour se défendre dans la vie quotidienne mexicaine. Cet outil a donc de nombreuses significations liées en outre à l’identité mexicaine.

Propos recueillis par Cédric Lépine en mai 2010 à Cannes, lors de la présentation du film Année bissextile de Michael Rowe en sélection à la Quinzaine des Réalisateurs