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Hommage à Sotigui Kouyaté Par Jean-Pierre Garcia

Samedi 17 avril 2010 à Paris, Sotigui Kouyaté est décédé des suites d’une maladie pulmonaire. Pour lui rendre hommage, Jean-Pierre Garcia, directeur du Festival International du Film d’Amiens et directeur de la revue « Le Film Africain & Le Film du Sud », a pris la plume.

Du plus loin que je me souvienne Sotigui, ton image se confond avec celle de l’Afrique, une Afrique des hommes dignes et discrets, généreux et décidés. J’ai découvert ton travail dans Le Courage des autres de Christian Richard. C’était en 1982 et tu incarnais ce personnage fantomatique qui signifiait à tous que la longue chaîne de l’esclavage devait être brisée. Tu aurais pu être le Ceddo si tu avais été wolof, l’homme qui refuse, l’homme qui se dresse contre les injustices, l’homme digne et discret à la fois. Résolu. Tu suivais dans ce film cette longue file d’hommes enchaînés que certains guerriers, pourvoyeurs de gibier humain car sans âme ni scrupules, allaient livrer à des aventuriers européens. Je découvrais un comédien si peu ordinaire qu’il était le poète de son peuple et son incarnation quasi surnaturelle. Un mage et un poète qui, dans un film sans langage parlé, allait initier un jeune à la tradition magique pour hâter l’heure de la libération. Belle idée que de confier à un maître de la parole, le rôle titre d’un personnage qui ne dit mot ! Ce film, comme tant d’autres à venir, doit beaucoup à ta performance de comédien. Je pressentais que tu devrais naviguer vers des continents inconnus pour donner ta pleine mesure. Amoureux de cinéma, je n’imaginais pas que ton itinéraire serait parsemé de moments sublimes au théâtre. Ta rencontre avec Peter Brook serait le point d’orgue qui ne s’éteint jamais. Parler du Mahabharata et de te voir relever le défi d’une œuvre impossible t’allait bien. Peter Brook ne l’oublierait jamais. Je m’apprêtais, sans le savoir, à fréquenter les Bouffes du Nord pendant de longues années. Je savais que je pourrais te croiser dans le petit bar attenant, en train de dîner, solitaire. Ton sourire (né de la concentration du comédien avant le grand saut dans l’arène) valait mieux que tous les longs discours. Il y a aussi le premier film de ton fils Dany, Keita, l’héritage du griot, où tu donnes vie à un personnage surgi de la nuit des temps comme dans Le Courage des autres, un passeur de la culture ancestrale. Au point qu’un enfant de dix ans, au sortir de la projection du film, demandait à Sotigui de lui raconter l’origine de son nom à lui, petit garçon européen !
Sotigui, tu aimais te définir comme « un fils de l’Afrique et un citoyen du Monde ». Pas étonnant que ton identité se soit tissée dans cette Afrique de l’Ouest, terre de griots et de poètes, de sages et de guerriers : « Je suis Guinéen d’origine, Malien de naissance et Burkinabé d’adoption. La rencontre avec l’autre est un acte d’importance, l’étranger nous apporte ce que nous ignorons ». Tu rappelais cela lors du festival de Cannes 2009, entre l’émotion que provoquait cet hommage chaleureux et la fatigue qui attaquait, encore et encore.

Sotigui Kouyaté dans La Genèse


Et tu nous disais aussi : « Il y a même des Africains qui ne connaissent pas vraiment leur terre. Or, oublier sa culture, c’est s’oublier soi-même. On dit : “le jour où tu ne sais plus où tu vas, souviens-toi d’où tu viens”. Notre force est dans notre culture.”
Sotigui tu nous procuras l’une de nos plus fortes émotions en novembre 2007, quand tu lisais à Amiens en hommage à Sembène Ousmane, le poème que le cinéaste dédia à Patrice Lumumba. Ta voix brisée, aux limites de la cassure, faisait à nouveau vaciller cette “petite flamme” de la création.

La longue liste de films que tu as portés peut être égrainée comme le lapidaire d’un homme sage. De La Genèse à Little Senegal et plus récemment London River, les traces de tes pas, au cinéma comme au théâtre, ne pourront jamais être effacées.

Jean-Pierre Garcia