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Entretien avec Thierry Lenouvel À propos de Ciné-Sud promotion

Lors du 29e Festival International du Film d’Amiens, s’est tenu les 16 et 17 novembre 2009 le 14e Fonds d’Aide au Développement du Scénario en présence de Anna Defendini (CCAS, Paris), Rosanna Seregni (Sintra Films, Rome), Gilles Duval (Fondation GROUPAMA/GAN pour le Cinéma, Paris), Georges Goldenstern (Cinéfondation/Festival de Cannes, Paris), Gareth Jones (Scénario Films, Londres), Martial Knaebel (Visions Sud Est, Ennetbaden/Suisse) et Nour-Eddine Saïl (Centre Cinématographique Marocain, Rabat).
Thierry Lenouvel, à l’origine de la société Ciné-Sud Promotion qui vise à soutenir le cinéma d’auteur du Sud, est également à l’initiative de ce Fonds. Un entretien réalisé avec lui durant le Festival d’Amiens a été l’occasion de présenter à la fois ce Fonds d’Aide au Développement du Scénario et Ciné-Sud Promotion, qui interviennent tous deux en amont sur des projets cinématographiques, afin que le cinéma reste toujours une fenêtre ouverte sur le monde dans le respect de la diversité culturelle.

Après le festival de Montpellier (que j’ai quitté en 1995 après avoir participé à sa création), Jean-Pierre Garcia m’a invité à prendre des initiatives au festival d’Amiens. C’est alors que l’idée de créer un fonds d’aide au développement du scénario est née. Par expérience, j’ai constaté que dans les rendez-vous de coproduction, les réalisateurs n’avaient pas forcément leur place car un projet de film est brièvement présenté afin de trouver rapidement des solutions économiques. Il existe aussi des fonds, comme le Fonds Sud, où les projets sont analysés, mais les réalisateurs ne sont pas consultés. Je me suis beaucoup interrogé sur l’utilité que l’on pouvait avoir, en tant que responsable de festival, dans le soutien d’un projet filmique. Pour faire une remarque à la Godard : il y a des festivals qui servent le cinéma et d’autres qui se servent du cinéma. Évidemment, j’ai préféré faire partie de la première catégorie.
Je me suis rendu compte que pour le cinéma arabe et le cinéma africain en particulier, les cinéastes avaient de bonnes histoires à raconter, mais n’étaient souvent pas prêts, ni formés, pour transformer leur histoire en vrai scénario. Le scénario n’est qu’un outil de travail et non un objet fini. L’idée était donc que des professionnels reconnus leurs donnent des conseils avant la finalisation d’une écriture de l’outil de travail qui servira ensuite à faire un film. Il existe en effet des pièges à éviter dans un scénario, qui débouchent sur des blocages tant au niveau de la production qu’au niveau dramaturgique. Le but était donc de leur permettre de rencontrer des professionnels tout en offrant à certains de l’argent pour les aider dans cette phase d’écriture ou de réécriture. Dans cette phase d’écriture, on fait souvent appel à des consultants (aussi appelés « script doctor »), dont certains sont plus ou moins adaptés au projet. Je pensais alors que les cinéastes pouvaient profiter de la rencontre avec d’autres professionnels.

Lorsque j’ai monté ce Fonds d’Aide en 1996, il était pour moi essentiel que les personnes qui allaient apporter des conseils au scénario à titre totalement amical soient aussi des acteurs importants du milieu cinématographique. Dans le cinéma d’auteur, le réalisateur devient la pièce centrale du projet : c’est lui qui devra s’adapter à la production et il est le mieux à même pour pouvoir retoucher son scénario. Il devient alors pertinent d’avoir des discussions par exemple avec Georges Goldenstern (aujourd’hui directeur de la Cinéfondation du Festival de Cannes, mais à l’époque directeur de l’Unité Cinéma d’Arte), ou encore Nour-Eddine Saïl (directeur général de Canal Horizon, puis de la 2M marocaine, avant d’être nommé directeur général du CNC marocain). 

Pour le Fonds d’Aide au Développement du Scénario d’Amiens, on a construit un système où lorsqu’un membre du jury est intéressant pour les candidats, on le réinvite. Ainsi, certaines personnes dans ce jury viennent depuis plusieurs années. Ce jury fonctionne comme un micro lobby qui va aider les cinéastes dans le parcours du combattant que représente le financement d’un film. Ces personnes deviennent naturellement plus faciles à interpeler par la suite. Ainsi notre rôle est de déceler des projets dont on considère le potentiel intéressant pour les présenter ensuite à ces experts qui vont auditionner les réalisateurs venus défendre leur projet. Suite à cela, des bourses d’aide à l’écriture sont décernées. Mais au-delà de l’intérêt financier, il y a la qualité des rencontres professionnelles. Parce qu’au festival d’Amiens, à la différence de Cannes ou de Rotterdam, il est plus facile de faire certaines rencontres, d’établir une communication posée et de repartir fort d’une expertise solide.

Au fil des ans (quinzième fonds en 2009) il a acquis une certaine réputation. Pour les jeunes réalisateurs ce rendez-vous est incontournable. Mais il s’adresse aussi à des cinéastes confirmés, comme cette année Pablo Fendrik qui a déjà réalisé deux films (L’Assaillant et La Sangre brota). Pour lui, c’est important d’être ici. La sélection des projets se fait très en amont et dans certains cas, aucune ligne de scénario n’existe : le projet est en devenir. La bonne réputation de ce fonds d’aide vient du pourcentage de réussite : plus de 50% des projets sélectionnés sont devenus des films. Et plus de la moitié de ces films réalisés se sont retrouvés sélectionnés dans les grands festivals internationaux.

Dans les années 1980, j’étais associé à la maison de distribution Les Films du Sémaphore qui a sorti en France les premiers films d’Emir Kusturica, Pablo Almodóvar, Gaston Kaboré, John Sayles, Shinji Somai… Bref, un cinéma d’auteur plutôt branché Sud puisque cela faisait lien avec mes activités à Montpellier.
Lorsque je rejoins Amiens, en 1996, je ne suis pas encore producteur. En tant qu’attaché de presse, mon bureau était toujours ouvert aux cinéastes du Sud, et je servais souvent de « go between ». Souvent, ils cherchaient un producteur, un distributeur, je jouais alors le rôle de conseiller en les dirigeant vers certaines personnes. Petit à petit, je me suis mis aussi à les aider en travaillant sur leur scénario. L’idée de la production s’est alors vite imposée. J’ai alors sauté le pas, il y a tout juste huit ans maintenant. Mon registre d’action restait toujours le même : le cinéma d’auteur. Et je suis fier d’avoir toujours pu travailler sur des films qui me plaisaient. Je fais donc partie de cette famille du cinéma d’auteur qui pense d’abord à soutenir un projet avant de gagner de l’argent. Ce n’est pas toujours facile, mais ce qui est formidable c’est de pouvoir défendre un cinéma qui me plaît. Mon champ d’intervention reste le cinéma du Sud par attachement. Je suis également sensible aux premiers films, aux réalisateurs qui cherchent leurs repères, car je sens que je peux les aider. Mais dans l’idée d’un vrai partenariat, et surtout pas paternaliste…

Le premier film que j’ai produit est Tirana, année zéro de Fatmir Koçi (2001), sélectionné à Venise, il y a eu ensuite Rachida de Yamina Bachir (2002), qui a été sélectionné à Cannes et a gagné le Grand Prix d’Amiens, puis Moolaadé, le dernier film de Ousmane Sembene (2004) qui a gagné le Grand prix d’Un Certain Regard à Cannes 2004. La même année, on avait un autre film sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs, Mur de Simone Bitton, dont nous venons de produire le dernier film Rachel, sélectionné au dernier festival de Berlin… 

En définitive, je crois avoir une ligne éditoriale dans le sens où tous ces films sont toujours proches des problèmes de société et des préoccupations que j’ai en tant qu’individu… Voilà pourquoi le passage de la fiction au documentaire avec Simone Bitton était naturel. Car je crois que tous les films de fiction dans lesquels je me suis investi, la dimension du réel n’était jamais loin. Un cinéma d’auteur à dimension sociale, je crois que c’est là mon désir… et peut-être ma vocation !

Entretien réalisé par Cédric Lépine au 29e Festival International du Film d’Amiens en novembre 2009