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Entretien avec Xavier Leherpeur Cinéphile, autant que possible

Comment s’est construite votre cinéphilie ? Est-ce que la télévision y a joué un rôle ?

Oui. Je suis un enfant de la télévision et du cinéma de façon très concomitante. C’est-à-dire que j’ai grandi à une époque sans doute charnière, où énormément de films passaient à la télévision et où il n’y avait pas encore cette distinction entre le Noir & Blanc et la couleur, la nouveauté et l’ancienneté, qui fait qu’aujourd’hui les grilles se sont bizarrement allégées sur les chaînes hertziennes, au bénéfice des chaînes thématiques. Je viens d’une époque où il n’y avait que trois chaînes, mais une offre cinématographique impressionnante. J’ai donc des souvenirs très contrastés, car, dans mon enfance, j’allais voir les films qui sortaient (L’Espion qui m’aimait, La Guerre des étoiles l’année suivante, puis Superman, donc déjà des films qui jouaient sur les trucages, sur une évolution technique), et en même temps, le dimanche après-midi à la télévision, je pouvais voir L’Assassin habite au 21 et trouver ça absolument magistral.

Au moment où vous avez commencé à exercer le métier de critique, vous avez participé au lancement de Ciné Live, qui est finalement la dernière proposition, dans la presse cinéma, qui ait fonctionné. Comment expliquez-vous ce succès ?

Je peux avancer des idées, mais sans vraiment savoir. Le CD-Rom a beaucoup aidé, c’est incontestable. La baisse de prix aussi : du numéro 3 au numéro 4, le prix a été divisé par deux. Je pense aussi qu’au début, comme la formule se cherchait, il y avait vraiment une cohabitation des grands auteurs avec le cinéma commercial. J’ai fait un papier sur Imamura, par exemple, ce qui n’était pas vraiment la cible d’un journal qui mettait systématiquement un blockbuster américain en couverture. Et ça a plutôt plu. Mais ensuite, le succès entraîne toujours une certaine précaution. On est beaucoup plus sollicité par les grandes majors, qui réservent par principe trois ou quatre pages sur des films qu’on n’a toujours pas vus, ce qui fait que quand on les voit et qu’on s’aperçoit que le film est nul, les quatre pages sont déjà bloquées.

Comment êtes-vous arrivé à la télévision ?

Canal+ faisait un casting dans à peu près tous les journaux traitant de cinéma, pour une émission qui s’appelle Le Cercle (qui a maintenant six ans). Je ne sais ni pourquoi ni comment ils m’ont retenu, ça reste un mystère. Mais je pense qu’il faut savoir raison garder : ça n’est pas seulement – voire pas du tout – pour mon talent, mais c’est une question d’équilibre. Je pense qu’ils m’aiment bien avec mes zippés en couleur, mon verbe haut, mon débit mitraillette, etc. Mais il ne peut pas y avoir six Xavier Leherpeur, de la même façon qu’il ne peut pas y avoir six Pascal Mérigeau (qui y était à l’époque). À peu près en même temps, on m’a proposé de passer le casting pour La Matinale. Je n’ai pas été pris, c’est d’abord Axelle Ropert qui a terminé l’année. Et puis Axelle n’a pas eu très envie de continuer l’expérience, c’est comme ça que je suis arrivé à La Matinale.

Là, quel est le cahier des charges ?

La grande chance que j’ai, qui me paraît assez exceptionnelle, c’est que les deux émissions me laissent une liberté éditoriale totale. En disant cela, j’ai l’air de ne vouloir me fâcher avec personne et de craindre pour ma vie, mais c’est un fait. Au Cercle, par exemple, nous n’avons jamais aucune recommandation. Nous avons parfois malmené des films Canal (c’est le moins qu’on puisse dire) : on s’est fait gentiment reprendre de temps en temps, mais l’émission n’a jamais été interrompue (alors qu’elle n’est pas en direct) pour nous demander d’atténuer. Il peut arriver qu’ils s’en chargent un peu au montage, mais le débat n’est jamais éludé d’aucune manière. Quant à La Matinale, c’est pareil : ils me foutent une paix royale ! À charge pour moi d’équilibrer un peu. Par exemple, s’il y a des petits films auxquels je tiens beaucoup, j’essaie, dans les semaines qui précèdent, de parler d’un film un peu plus rigolo ou un peu plus connu. Mais c’est aussi pour ça qu’ils me font confiance, parce que si je décide de parler d’un blockbuster, c’est vraiment que je l’aime. Pour le reste, je m’impose deux contraintes : j’essaie de prendre un film que j’aime et que je peux vendre en deux minutes. Il y a des films que j’aimais énormément que je n’ai pas pris parce qu’on risquait des les pousser à la caricature en ne montrant qu’un bout de bande annonce et en n’ayant pas le temps d’expliquer.

Vous participez également au Masque et la plume sur France Inter. Comment est-il décidé que VOS coups de coeur finaux ne soient pas au programme ?

C’est Jérôme Garcin, producteur et animateur de l’émission, qui fait le programme à l’avance. Or il souhaite qu’on ne se prive pas systématiquement, par le silence, des films grand public. De sorte que, par exemple, la semaine de la sortie du Petit Nicolas (où il y avait pourtant beaucoup de choses formidables), il a préféré qu’on en parle : qu’on se mouille en disant que ça n’est pas bon, plutôt que d’opter pour le mépris silencieux. Le grand mérite du Masque, comme du Cercle, c’est que ce sont des émissions qui sont portées par de vrais gourmands de cinéma. C’est pour moi le seul critère que l’on puisse exiger d’un critique : la curiosité. Je n’ai pas de leçons à donner, mais que l’on puisse faire ce métier sans être curieux, en sachant d’avance ce qu’on n’ira pas voir, c’est quelque chose qui me choque vraiment.

Avez-vous l’impression qu’aujourd’hui, avec l’augmentation constante du nombre de sorties, le métier de critique est devenu impossible ou qu’il est, au contraire, devenu plus nécessaire que jamais ?

Je trouve que ça le rend encore plus passionnant ! Personnellement, plus il y a de films plus je suis content. Moi je n’ai pas fait ce métier pour voir trois films par semaines : j’en veux vingt par semaine ! Je suis ravi de voir des blockbusters, des films iraniens, des documentaires, de l’animation… et je suis même frustré des films qui ne sortent pas. Ensuite, ça nous donne une vraie responsabilité. Il y a vraiment des films à faire exister, car on sait que tous ne sont pas à égalité. Les critiques sont les seuls à les voir “objectivement”, sans se soucier des notions économiques. Donc allons chercher les pépites, allons chercher les choses surprenantes, allons chercher les cinémas qui disent quelque chose d’un pays, d’une société, d’un état du monde. Et faisons entendre que ces films-là ne sont pas nécessairement des films chiants. Il y a des cinéastes comme Paul Greengrass, par exemple, qui sont de grands cinéastes populaires (au sens où ils donnent un vrai plaisir au spectateur) tout en étant des gens qui disent des choses absolument passionnantes. La seule chose que l’on puisse vraiment exiger d’un film c’est qu’il soit honnête avec le public auquel il s’adresse. Or, il y a de la malhonnêteté dans le cinéma d’auteur comme dans le cinéma commercial. Notre boulot, à nous, critiques, c’est de faire le tri là-dedans. Et d’essayer d’analyser, de comprendre comment les films sont faits.

Justement, au Cercle, vous faites maintenant des décryptages de scènes…

Oui, c’est Frédéric Niolle, le rédacteur en chef de l’émission, qui a très rapidement entendu le reproche qui consistait à dire que l’on faisait Le Masque et la plume à la télévision. Il a donc réfléchi à une façon de donner une spécificité à la télévision et il a eu envie de revenir à la grammaire cinématographique, c’est-à-dire : comment c’est fait ? Là, on a un extrait, donc on montre et on explique. C’est une manière de dire qu’un bon film, ça n’est pas seulement un sujet formidable avec de bons comédiens, c’est aussi une manière de le filmer. L’émotion peut ainsi être liée à un effet de montage, à un changement de cadrage, à un flou qui intervient à un moment (Philippe Rouyer, par exemple, avait relevé un flou magnifique dans Bright Star)… Il ne s’agit pas de culpabiliser les gens en leur disant : regardez ce que, nous, on a vu. C’est juste dire : ne vous en préoccupez pas en regardant le film, mais sachez que, si à un moment vous avez une émotion, c’est peut-être parce que Jane Campion a fait un flou, ou parce qu’elle a utilisé ce principe de montage, ou parce qu’elle a différé la musique… En ce sens, on peut dire que ce qui se fait au Cercle, c’est le haut de gamme par rapport à l’ensemble de la critique, c’est un vrai lieu de résistance cinématographique.

À travers vos participations au Cercle et au Masque, sentez-vous qu’il existe encore, si ce n’est des écoles critiques, du moins des positions fortes – et donc des affrontements – sur une vision du cinéma ?

Il est sûr qu’on est moins dans l’idéologie que dans les années 1970, où l’on s’affrontait vraiment sur l’opinion politique que traduisaient les films. Nous sommes toujours interprétatifs, subjectifs, en revanche, il y a un petit îlot de résistance où parler du cinéma c’est parler de la façon dont c’est fait, donc de mise en scène. Là, on peut s’affronter, et c’est très agréable de voir que l’on se bat à peu près avec les mêmes arguments. La critique, en tout cas le journalisme cinématographique, en France, s’est tellement dévaluée (par la multiplication, par la réduction de l’argumentation, par les traits d’humour, les journalistes qui veulent absolument faire drôle…), elle s’est tellement affadie qu’il y a maintenant une sorte de reprise. Ceux qui pensent que le cinéma est un art, et donc une technique, et qui ont envie de le mettre en avant, sortent un peu du bois. Et on a la chance de constater que ça marche, du moins à une petite échelle : Le Masque et Le Cercle sont encore là, La Matinale aussi, avec un choix de films qui ne correspond pas nécessairement à la plus grosse sortie de la semaine. Je regrette simplement que les sites Internet, qui seraient sans doute les plus appropriés pour faire ça, ne le fassent pas ou pas assez. Parce que ce pourrait être vraiment l’endroit pour faire des interviews sur la forme et sur le fond, des rencontres avec les cinéastes où l’on parlerait vraiment de cinéma, c’est-à-dire des types de papiers qu’on ne place plus nulle part.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé