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Entretien avec Virginie Despentes Retour sur l’affaire Baise-moi

Dix ans après, quel souvenir gardez-vous de l’affaire Baise-moi : celui d’un combat ou celui d’un lynchage ? Vous êtes-vous sentie victime ?

Ça se joue à plusieurs niveaux. Le fait d’avoir réussi à faire le film est déjà exceptionnel. Donc de ce point de vue-là, il y a quelque chose de gagné. Parce qu’on l’a fait, que pour moi le film est très réussi et qu’il existe encore. Et surtout parce qu’on l’a fait vraiment de justesse, puisque les choses allaient évoluer radicalement tout de suite après. Par rapport à la censure en elle-même, on peut effectivement dire – même si je n’aime pas le mot – que nous avons été victimes, dans la mesure où tout ça nous est tombé dessus sans qu’on s’y attende. À partir du moment où le film avait été accepté lors de son passage à la commission de censure, on ne s’attendait pas du tout à un revirement de dernière minute. Nous n’étions préparés à aucun niveau et ça n’a pas été tendre. Quand je pense aujourd’hui, dix ans après, qu’il n’y a même pas eu d’avocat pour nous représenter, je trouve que ça montre à quel point nous n’avions pas compris nous-mêmes – et notre producteur non plus – l’importance de ce qui se jouait. Mais après, le contre-coup, c’est que, grâce à tout cela, le film a pu bénéficier d’une promotion exceptionnelle à l’étranger. Sans “l’affaire”, je ne suis pas sûre que Baise-moi existerait encore autant à l’étranger aujourd’hui. En ce moment je réponds pour un livre aux États-Unis, il y a beaucoup de projections en Espagne, en Amérique latine, en Angleterre…

Ça veut dire que l’affaire qui a eu lieu en France était connue à l’étranger et a créé un intérêt sur le film ?

Oui. On a fait une tournée mondiale, que l’on n’aurait sans doute pas faite de cette manière sans “l’affaire”. Sans cela Baise-moi était juste un petit film punk, là il devenait une affaire d’État. Donc tous les pays étaient ravis de montrer qu’eux ne censuraient pas le film alors que la France le censurait. Ça a fait une chambre d’échos extraordinaire. Mais en France, sur le moment, ce qui m’a le plus frappée, ça a été la réaction de la presse et des médias en général. Qu’un gouvernement socialiste admette ce type de censure initiée par l’extrême droite sans sourciller, ça pouvait déjà être une surprise, mais que la presse se sente obligée d’être à ce point unanime, ça l’était vraiment encore plus.

Est-ce particulièrement la réaction de la presse de gauche (Libération, Le Nouvel Observateur, etc.) qui vous a étonnée ?

Pas spécifiquement, parce qu’on sait que la connerie est une chose assez bien partagée. Par rapport à Libé il faut tout de même dire qu’ils ont été, à l’époque, les seuls à essayer de nous contacter. Pour Le Nouvel Obs, c’est Laurent Joffrin qui avait fait la couv’ sans avoir vu le film. Je ne lisais pas beaucoup ces journaux à l’époque, donc je n’en attendais pas grand-chose. Mais j’ai quand même été surprise, en lisant leurs articles, par la médiocrité de leurs attaques. De la même façon, quand je suis allée rencontrer les gens du Ministère, j’ai été surprise par leur idiotie, leur médiocrité. Mais ce qui est d’autant plus étonnant, c’est que durant les dix années qui ont suivi, on a assisté, au cinéma, à un déferlement de violence sans précédent. Et d’une violence sans rapport avec ce que pouvait être Baise-moi, c’est-à-dire une violence sadisante, esthétisante à l’extrême. J’ai l’impression que depuis plusieurs années, à part des comédies pour familles, on ne voit que des films de violence, à côté desquels Baise-moi, c’est vraiment La Petite maison dans la prairie. Or tout cela s’est installé dans la non-résistance la plus générale, dans une soumission totale.

Vous avez l’impression que les réactions par rapport à Baise-moi se faisaient surtout sur la question de la pornographie ?

Pour une partie seulement. C’est-à-dire que si on avait fait un film de pin-ups, super sexy et très hot, on aurait eu des soutiens – au moins de vieux lubriques ! Mais là, en plus de ça, on cumulait des choses qui jouaient contre nous. D’abord il y avait le fait de faire sortir les actrices de X du ghetto porno, ce qui était déjà un premier tabou gênant. D’autant que, dans le film, elles ne sont ni sexy ni en train de pleurer parce qu’elles ont fait du porno : elles butent tout le monde. Ensuite, il y avait cette violence, exprimée par des filles, et, qui plus est, par des filles d’origine nord-africaine. Enfin il y avait le fait que le film soit réalisé par une fille du porno et par moi-même, qui ne vient pas de la Fémis. Donc il y avait comme ça un cumul de messages inquiétants. Et ça faisait trop, je crois.

Au départ, vous vous attendiez à quelle réaction ? Est-ce que le film avait vocation à provoquer, ou l’envisagiez-vous simplement comme un film de genre ?

Je vois vraiment Baise-moi comme un film de genre, un film punk. Un film à petit budget, tourné en vidéo, sans éclairage, quelque chose d’assez cru… Nous n’avions pas du tout imaginé qu’à un moment donné on ferait les actualités. On pensait évidemment qu’il y aurait plein de gens qui n’aimeraient pas le film. Mais de la même manière qu’il y avait à l’époque des films d’horreur Made in France qui ne faisaient pas l’unanimité.

D’autant qu’à ce moment-là, il y avait eu des jalons de posés par rapport à l’intégration de scènes porno dans des films traditionnels. Le terrain pouvait sembler ouvert.

À l’époque oui, on était en plein dedans. Il y avait eu toute une série de tentatives en ce sens, dans des films de Gaspar Noé, Vincent Ravalec, Catherine Breillat, Leos Carax, Bruno Dumont… Alors pour le coup, symboliquement, l’interdiction de Baise-moi a été le coup d’arrêt. Parce que ça a été un très fort message de censure, adressé aux producteurs, aux investisseurs, aux distributeurs, à tout le monde. Quand Universal a sorti le film en DVD, ils ont eu immédiatement des problèmes avec le ministère de la Défense. Catherine Breillat en a eu pour avoir défendu le film. Ce qui veut dire que le message était adressé de plein de façons différentes à toutes sortes d’intervenants pour leur dire : ça, non ! Le cinéma s’arrête à la ceinture ! Donc ça a mis un coup d’arrêt à l’expérience, qui aurait pu se faire à ce moment-là, d’estomper les frontières entre le cinéma mainstream et le porno. Parce que c’était un moment où il y avait aussi, en France, une pornographie vraiment particulière et intéressante. D’un côté il y avait quelque chose d’assez créatif qui se développait dans le porno avec l’arrivée de gens comme John B. Root, HPG, Coralie, etc., de l’autre il y avait tout un tas de partenaires possibles, avec Canal+ ou des gens comme Ardisson. Donc là, il aurait vraiment pu se passer quelque chose de très excitant (avec et sans jeu de mots). Mais ce coup d’arrêt avait l’air d’être important pour beaucoup de gens. Et puis ce qui était dit aussi dans cette affaire, c’est que le cinéma de violence a ses codes et qu’il faut les respecter. Dans ce cinéma, ce sont les hommes qui ont les flingues. Un comédien américain, il y a très peu de chance pour qu’il fasse une carrière sans qu’on l’ait vu au moins une fois tuer quelqu’un à l’écran. Là, on trouve que c’est très bien. Par contre, montrer des dégénérées de meufs qui baisent dans tous les sens et qui flinguent tout le monde, ça n’est pas possible. Je pense que le message est passé aussi à ce niveau-là.

Pour vous, potentiellement, le porno est un vrai cinéma de genre ?

Ça me semble évident, oui. On ne peut pas se manger autant de films où les gens se tirent dessus, et s’imaginer qu’on ne pourrait pas, de la même façon, se manger des films où les gens se montent dessus ! Et puis il est évident que c’est intéressant visuellement. Que ça produit un effet. Qu’on peut s’en servir de plein de façons différentes. Et que c’est quelque chose qu’on a tous envie de voir. Quand je vois ce qu’est devenu le cinéma d’horreur, il me semble vraiment dommage qu’on ait stoppé à ce point le cinéma X. Parce que normalement, il aurait dû être le frère du cinéma d’horreur. Ce sont deux genres qui sont arrivés en même temps et qui auraient pu se développer en même temps.

La vocation du cinéma porno s’il pouvait se développer, ce serait d’être vraiment un cinéma dérangeant ou d’être un genre “fun” ?

J’imagine qu’il pourrait exister de tout. Il ne serait pas difficile d’imaginer un film psychologisant porno, par exemple. De même qu’un film angoissant porno, un film comique porno, etc. Vu ce qu’est le sexe et ce que c’est que filmer le sexe, ça pourrait être aussi bien masturbatoire, que philosophique, politique, mystico-écologique… Tout serait possible, comme dans les films d’horreur. Mais ce qui est étonnant c’est de voir tous ces films où le plan s’arrête toujours où il faut, au moment où il faut. C’est l’acceptation de cette limite qui est étonnante, plus que la limite en elle-même.

Est-ce que vous avez suivi les autres affaires qui ont suivi le rétablissement de l’interdiction aux moins de 18 ans (Saw III, Quand l’embryon part braconner, Martyrs) ?

Oui. Et évidemment je suis sans doute plus sensible que d’autres aux histoires de censure. Mais ça m’échappe en fait. Je ne comprends pas bien par exemple que cette année le film d’Ovidie (Histoires de sexe(s), ndlr) soit iXé. Je ne comprends pas qu’on ne réclame pas de pouvoir voir tous les films qui sortent. Mais de la même manière que je ne comprends pas non plus qu’on ne réclame pas de pouvoir fumer dans les aéroports. C’est quelque chose de global. Il est très difficile de comprendre pourquoi nous sommes tous devenus aussi passifs, aussi faciles à gérer, aussi immobiles.

Est-ce que le fait que vous soyez partie vivre en Espagne est lié à l’ambiance sociale en France ?

Je suis partie avant l’élection de Sarkozy. Mais c’est vrai que pour moi, il y avait une dépression ambiante en France, que j’étais contente de quitter, et qui est tout aussi bien sociale, culturelle, politique…

Quelle impression globale gardez-vous des années 2000 ?

Ce que je retiens de la période de 2000 à 2010, c’est vraiment une fermeture des possibilités. Beaucoup de choses s’étaient ouvertes dans les années 1980-1990. Ensuite, sans parler d’une perte des utopies, il y a eu réellement une perte de lieux, une perte d’opportunités, une perte de presse, une perte de types de cinéma, de types d’auteur, enfin un appauvrissement et un durcissement général. Il y a des saisons, c’est normal. Mais là c’était vraiment une saison plombante. Pour en sortir, je ne parierai pas sur 2010-2020, mais à un moment ça va bien finir par tourner ou générer autre chose. En attendant il faut repérer ce qui se passe, les mouvements. En tout cas, normalement, les outils sont là.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé