Rechercher du contenu

Entretien avec Jean-Jacques Geynet La révolution numérique est dans les salles

Pouvez-vous nous expliquer en quoi le passage à la projection numérique paraît si irrémédiable aujourd’hui ?

Les technologies numériques ont peu à peu pris leur place dans tous les domaines de notre société. Le cinéma n’y échappe pas : les films sont désormais pour la plupart tournés, montés et post-produits en numérique… avant d’être ensuite passés en pellicule pour pouvoir être diffusés en salles sur des projecteurs traditionnels ! À force, la logique fait donc que toute la chaîne cinématographique passe au numérique, exploitants y compris. Vouloir aller contre ce mouvement, c’est comme préférer l’éclairage à la bougie alors qu’arrive l’électricité. Mais, professionnellement, n’ayons pas peur des mots : il ne s’agit pas d’une simple évolution comme a pu l’être, pour le son, l’avènement du Dolby ou du DTS. On vit là, dans nos métiers, une véritable révolution.

À terme, le passage au numérique suppose l’abandon de l’argentique. Toutes les salles sont-elles prêtes à abandonner leur projecteur traditionnel ? Ont-elles les moyens de se rééquiper entièrement ?

Je vais être très clair : économiquement, pour la salle, le passage au numérique n’a aucun intérêt. L’investissement est énorme. À cause du coût des nouveaux projecteurs, du coût de la maintenance (on touche à la complexité de l’informatique…) et du coût des garanties (qui peut dire la durée de vie des actuels projecteurs numériques ?), les taux horaires vont exploser. Aujourd’hui, une projection qui coûterait, disons, 1 risque de passer à 4 avec le numérique. Les petites salles qui font du travail de proximité et qui vivent dans une certaine précarité financière ne vont pas pouvoir amortir une multiplication par 4 de leurs charges. Elles vont passer dans le rouge, automatiquement. Autrement dit, on se dirige vers une exploitation à deux vitesses. La question économique est un véritable enjeu. C’est un défi qui n’a pas encore été relevé parce qu’il n’a pas été bien compris, intégré, pris en compte, par l’ensemble de la filière.

C’est-à-dire ? N’y a-t-il pas une possibilité de concertation ?

En fait, la question du numérique se pose depuis une quinzaine d’années. À l’époque, techniquement, qualitativement, le numérique n’était pas aussi intéressant que le 35 mm. Financièrement, il ne représentait pas une bonne opération. Puis, peu à peu, la technique évoluant, certains acteurs du secteur se sont mis à faire leurs comptes et à se mettre au numérique de manière totalement autonome et sporadique… Personne ne s’est alors posé la question de l’intérêt général de la filière. Il y avait une telle diversité d’intervenants, tant au niveau des métiers (exploitation, distribution, production) que des gestionnaires (nos instances de tutelle, qu’elles soient syndicales, fédérales ou administratives), qu’aucun consensus n’a pu être trouvé. Les choses se sont faites comme ça. Et on en arrive aujourd’hui à une vraie menace : comment trouver les solutions pour qu’aucune salle ne soit laissée au bord du chemin par la révolution numérique ?

Le CNC ne peut-il pas jouer un rôle pour défendre les salles fragilisées ?

Le CNC a travaillé sur un projet de mutualisation dont une partie des salles – notamment les petites : Art et Essai, salles de proximité – attendaient beaucoup. Mais la commission de la concurrence, tout en reconnaissant le bien-fondé du plan du CNC, a fini par le rejeter au nom de la libre concurrence. Un organe régulateur n’a pas, selon elle, à déséquilibrer le marché privé. Ce qui se défend, bien évidemment…

Cette année, la petite et moyenne exploitation a fait part de son malaise, notamment en organisant l’opération “façade éteinte”…

Oui, les petites et moyennes exploitations, voire les salles Art et Essai, ont du mal à vivre, à boucler leur budget, quand les charges augmentent constamment – et risquent, donc, d’augmenter encore davantage avec le numérique. Et il ne faut pas se leurrer : la hausse de la fréquentation ne profite qu’à un petit nombre de salles, autour de quelques gros films fédérateurs (Bienvenue chez les Ch’tis, Avatar). La fréquentation augmente, certes, mais à quel prix ? Au prix d’investissements colossaux que seuls peuvent assumer les grandes salles ou les collectivités publiques. Que va faire le spectateur s’il doit choisir entre une petite salle relativement obsolète et une grande salle toute neuve, avec une projection d’excellente qualité, un hall où l’on se sent accueilli, etc. ? On assiste à un véritable transfert de spectateurs d’une catégorie à l’autre. Ce malaise de l’exploitation finit par rejaillir sur les distributeurs. Pour eux aussi, la situation est difficile.

Avec le numérique, les distributeurs ont, de fait, moins de frais de copies. Où en est-on de la répartition des recettes avec les salles ?

Question très délicate. Il faut à la fois prendre en compte une réalité économique et tout un tas de critères qui relèvent davantage de la psychologie… Historiquement, les producteurs et les distributeurs sont attachés à une répartition 50/50. Ce qui se comprend : dans certains cas, il en va de la survie pure et simple de leur entreprise. Mais qu’en est-il, dans d’autres cas, quand par exemple le film est déjà amorti par ailleurs ? Aujourd’hui, avec la nouvelle chronologie des médias (sorties plus rapides en DVD, en VOD, sans parler du téléchargement sur Internet), la salle perd de son caractère exclusif, donc de son pouvoir d’attraction, sans qu’il y ait de réelle contre-partie. La situation est grave et il faut absolument que tous les acteurs de la filière se réunissent pour trouver le bon modus operandi. Pour ma part, je pense qu’il faut réajuster la répartition des recettes en fonction du nombre de semaines d’exploitation. Pour un film qui sort dans une petite salle en troisième semaine, il n’y a pas de raison d’en rester à un 50/50…

Pour autant, vous ne semblez pas désespérer de la situation actuelle…

Ce métier est tellement passionnant, pas question de baisser les bras ! Si je voulais me contenter d’engranger des bénéfices, je ne programmerais qu’Avatar en 3D. Mais tout l’intérêt de l’exploitation est justement de créer des passerelles, de permettre à un spectateur de voir à la fois Cameron et François Ozon, par exemple. Le cinéma, ce n’est pas “l’un ou l’autre”, c’est “de l’un à l’autre”. La salle de cinéma telle que je la conçois a un rôle social. Elle doit rester un espace de convivialité, de découverte, de liberté. Il faut œuvrer au maximum pour respecter la diversité des œuvres et des publics. Parce que les gamins qui, aujourd’hui, viennent voir des films pour enfants viendront demain pour Haneke. Et si on fait mal notre travail, ils n’iront pas voir Haneke. Pire : Haneke ne sera même plus diffusé dans les salles… !

Propos recueillis par Nicolas Marcadé et Philippe Rouyer