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Entretien avec Jacques Doillon Vogue la galère...

Durant la majeure partie des années 2000, vous êtes apparu comme une sorte d’emblème de tout un cinéma qui n’arrivait plus à se faire, parce que la logique économique avait totalement pris le pouvoir. Comment avez-vous perçu et vécu ces changements dans le milieu de la production ?

Tout ce que je peux dire n’est fondé sur aucun savoir. En revanche c’est fondé sur une expérience. L’expérience c’est : 2003, 2004, 2005, 2006, je ne trouve pas du tout d’argent ; 2007, j’en trouve un peu ; 2008, j’ai du mal ; 2009, j’arrive à tourner. Pour moi, dans les années 2000, il y a donc eu très peu de films, alors que dans les années 1980-90 il y en avait eu beaucoup. Mais on sait bien que pendant quinze ans, de 1985 à 2000, nous avons vécu grâce à Canal+. Pendant quinze ans Canal a soutenu un peu tout le cinéma : surtout le cinéma de divertissement évidemment, mais aussi les films comme les miens. Moi, par exemple, quand je faisais des films avec Canal+, c’était par l’intermédiaire d’Alain Sarde (qui, en quelque sorte, avait la clé du coffre). Donc je lui disais : il faut tourner le film cet été, ce sera avec machin et machine, ça racontera ça. Lui me disait : je te donne cinq millions, ou six, ou huit. Ensuite, je faisais avec ce qu’on me donnait. Et puis en 2000 tout ça a été terminé. Or, entre temps, nous avions pris de mauvaises habitudes. Donc moi j’ai protesté comme un enfant gâté : “comment ! je ne peux plus faire un film tous les ans !” Mais c’était vraiment une réaction d’enfant gâté. Parce que les temps sont durs, oui, mais ils le sont pour tout le monde. Ils sont durs pour les mecs qui fabriquent des pneus et pour les mecs qui fabriquent des films de la même façon. Donc il faut juste prendre en compte cette situation, voir comment on s’y adapte et trouver ses propres solutions. Par exemple, si maintenant il faut faire des plus gros films, la question est : est-ce que j’ai envie de faire Mesrine ? La réponse est non. Est-ce que je peux regarder ça le dimanche soir à la télé un peu fatigué ? Oui. Est-ce que je peux regarder ça à la télévision pas trop fatigué ? Non. Voilà. C’est très simple.

 

Pour vous, votre passage à vide est donc directement lié aux changements à Canal+ ?

Oui. Mais aussi au fait que tout le reste, autour, s’est un peu effondré au même moment. Il n’y a pas qu’une petite tour qui s’appelle production qui va mal. La tour de l’exploitation a, elle aussi, pris un avion dans la gueule. Et la tour de la distribution a également pris un avion dans la gueule. D’ailleurs tout ça s’est passé, en gros, autour de 2001 : donc, historiquement, on est à peu près calé. Alors face à cette situation, c’est vrai que, comme enfant gâté, on réagit pendant quelques années assez mal. Et puis après… vogue la galère… la petite galère. Faisons voguer les petites galères !

 

Comment avez-vous recommencé à faire voguer la vôtre ?

À un moment, je me suis dit : arrête de te rendre malade (littéralement !), écris tes petits bricolages, et débrouille-toi simplement pour que tes bricolages se déroulent dans un seul lieu, qu’il n’y ait qu’une seule scène et que ça puisse se faire chez toi… De cette façon, peut-être que s’il n’y a pas d’argent de la télévision, il y aura au moins trois ou quatre acteurs sympathiques qui diront : “allez, si c’est pour quelques jours, on va le faire avec toi, par plaisir et par compassion.” Voilà, en fait j’ai décidé de miser sur la compassion des acteurs ! Je sais qu’il n’y en a plus tellement qui veulent tourner avec moi, mais il y en a peut-être encore quelques-uns. Et à partir du moment où j’ai procédé ainsi, ça a commencé à mieux se passer. Parce qu’on ne peut pas se contenter de dire : on va tourner en vidéo et ce sera pas cher. Certes, les caméras en plastique coûtent un peu moins cher, mais s’il y a douze personnes derrière, quatre acteurs devant et dix-huit lieux de tournage, le film reste cher. Ce qui permet que le film coûte réellement moins cher c’est : unité de lieu, unité de temps, peu de personnages et un tournage qui puisse se faire, idéalement dans la journée, éventuellement sur trois-quatre jours. Avec ça, on n’est pas le roi du monde, on est juste le roi de son jardin, mais c’est pas mal.

 

C’est donc un peu comme revenir à vos débuts ?

Oui. Les Doigts dans la tête, ça ne coûtait rien, La Femme qui pleure et La Drôlesse non plus. Il faut que je fasse de nouveau des films comme ça. Parce qu’il faut que tous les ans, j’aie un film qui ne me coûte rien ou presque rien, qui ne me rapporte rien non plus mais qui permette de m’amuser à écrire, à tourner, à monter. M’amuser voulant dire aussi m’exciter contre : contre moi, contre les acteurs… Mais ça veut donc dire revenir aux films de chambre, aux films de cuisine, comme faisaient les dramaturges anglais dans les années 1950… Pourquoi pas ? Je n’ai rien contre les cuisines (j’en ai filmé souvent). Je n’ai rien contre les chambres (j’en ai filmé souvent). Et s’il y a un couloir qui relie la chambre à la cuisine, alors tout baigne.

 

Avez-vous le sentiment d’avoir été victime de cette image-là justement : celle de quelqu’un qui fait des films dans des cuisines ? De faire un archétype de film français qui a été très dévalorisé…

Non, je ne me sens pas victime. Les films que je fais, toute cette famille de films-là, intéressent moins les financiers, c’est un fait. Mais je ne peux pas me poser en cinéaste maudit, dans la mesure où je ne fais rien de ce qu’il faudrait faire pour que les choses soient plus faciles pour moi. Je n’entretiens pas de relations. Je ne fais pas les films qu’il faut. Je ne propose pas d’adapter un bouquin. Je ne fais partie d’aucune commission. Je ne suis nulle part. Et ça aussi, ça joue. Mais je ne veux pas faire partie des commissions, parce qu’il me semble qu’on ne peut pas être à la fois chasseur et lapin : il faut choisir son camp. Moi je ne veux pas pouvoir dire : ça c’est admirable il faut donner de l’argent, et ça, ça n’est pas admirable. La majorité des gens qui sont dans les commissions, c’est principalement pour se donner de l’argent à eux-mêmes, par des systèmes de retour d’ascenseur, on le sait. Je ne veux pas passer pour un héros – si j’avais vécu la guerre j’aurais rampé devant les Allemands, vraiment ma lâcheté est grande -, mais j’ai un vieux fond protestant qui fait que, quand même, quand c’est un peu dégueu, ou disons quand je ne trouve pas ça bien, je dis non. Alors non, les commissions je n’en fais pas partie, même si cela vaudrait mieux pour moi, c’est évident. Du coup on me dit que je suis orgueilleux. Mais il n’y a pas d’orgueil là-dedans. Simplement, ça n’est pas à moi de juger les films des autres. Il n’y a qu’un plaisir, c’est celui de faire ses films. Et ça demande déjà beaucoup d’énergie. Je ne suis pas assez curieux ni assez généreux pour m’occuper des films des autres.

 

Vous êtes-vous senti concerné par le rapport du club des 13 ?

Non. Ce qui me gênait, c’est qu’ils disaient : “nous sommes les auteurs du cinéma français, nos films coûtent cinq millions d’euros”. Et l’idée qu’il y ait des gens qui aient du mal à trouver 500 000 ou un million d’euros pour tourner leur film, ça semblait totalement négligeable. Donc ça sous-entendait que 500 000 euros, de toutes façons, ça se trouve. Or, c’est faux. Il est beaucoup plus facile de trouver 5 millions d’euros pour un film avec tel et tel acteur connu, dans une adaptation de roman, que de trouver 500 000 euros dans son coin. Après, d’une certaine manière, je comprends la protestation de ces metteurs en scène. Parce que finalement, ce qu’ils disaient, c’était un peu : “nous faisons absolument tout pour vous faire plaisir – on prend les bouquins que vous aimez, on prend les comédiens que vous aimez, on fait la mise en scène que vous aimez – et vous ne voulez plus de nous ? C’est scandaleux !” Ils avaient raison. Moi je ne crie pas au scandale, parce que je n’ai pas cherché à leur faire plaisir à ce point-là. Donc je ne peux pas me considérer comme une victime. Mon objectif n’est pas que mes films passent à la télévision à 21h. En revanche, si c’est votre objectif, parce que vous voulez amasser tout l’argent nécessaire et vivre tout à fait largement sans avoir d’emmerdements avec les pensions alimentaires, il faut évidemment faire ce qu’ils font. Comme je les comprends ! C’est moi qui ai tort.

 

Vous vous accomodez bien de cette position marginale ?

Il y a des tas de gens que je lis qui ne sont plus lus ; des gens qui ont 500 lecteurs, 800 lecteurs. Et quoi ? Ça va. Ils font leur truc. Si on écrit un peu joyeusement et si on arrive à tourner avec un peu de plaisir : quelle chance ! Après, la sortie du film, ça n’est pas si grave. Les films que je regarde aujourd’hui des années 1930, 40, 50, étaient-ils des succès ? Pas toujours. Je ne dis pas que mes films d’aujourd’hui seront encore vivants dans dix, vingt, trente ans. Seulement mes films des années 1970 sont encore vivants. Or est-ce que, dans les années 1970, j’aurais pu penser – moi qui ne crois en rien et surtout pas en moi – que dans les années 2000, il y aurait des gens qui verraient encore mes films et qui m’en parleraient ? C’était inimaginable ! Donc, faisons. Et ne nous agaçons pas trop…

 

Vous intéressez-vous à ce qui se fait aujourd’hui au cinéma ?

Je vois quelques films, pas beaucoup, donc je suis mal placé pour donner un avis définitif sur le niveau général, mais tout ce que je peux dire c’est que, vu de loin, ça n’a pas l’air de s’améliorer. Il y a beaucoup de subjectivité là-dedans, mais quand je regarde en DVD des films d’Ozu, de Mizoguchi, de Cassavetes, de Fellini, de Dreyer ou de Bergman, je me dis que l’équivalent de ce cinéma-là, de ces tentatives-là, je ne le vois nulle part actuellement. Il est vrai que l’on peut se demander si ces gens-là pourraient encore faire des films aujourd’hui. Fellini non. Bergman, dans son coin, vraisemblablement. Dreyer : un film tous les dix ans… Toutefois, il me semble que l’on encense aujourd’hui des films qui sont d’une audace infiniment moins grande. Il y a des cinéastes qui sont très très chics, qui, moi, me laissent complètement perplexes… Sokourov, par exemple, je ne sais pas ce qu’il faudra faire pour que j’avale ça ! Là, je suis en train de penser à des gros mots imprononçables, comme “poésie”. Mizoguchi, pour moi, c’est infiniment poétique. Mais décider que chaque demi-seconde d’un film doit être immédiatement poétique, c’est une absence de modestie totale. Quand on voit la modestie des cinéastes dont je parle, et quand on voit, aujourd’hui, l’absence de modestie de n’importe quel petit jeune homme qui a fait un quart de film, on est quand même sidéré ! Mais bon, c’est un vieux con qui parle, donc tout va bien…

 

Qu’est-ce qui vous paraît faire défaut dans le cinéma actuel ?

Ce qui me surprend le plus, c’est le manque de travail de mise en scène, le manque de travail sur les acteurs. Mais il faut dire que c’est compliqué, dans la mesure où, à présent, les acteurs sont payés trois fois, cinq fois, dix fois plus cher que les metteurs en scène. Donc, qui est le patron ? C’est le comédien. Est-ce que Gérard Philippe arrivait sur ses films sans connaître son texte ? Je n’ai jamais entendu parler de ça. Cinquante ans plus tard, est-ce que la plupart des comédiens qui sont très très bien payés peuvent arriver sur un plateau sans savoir leur texte ? La réponse est oui. On voit bien qu’aujourd’hui, l’argent est devenu plus important qu’avant. Moi j’ai vu arriver ça. Mais c’est un phénomène global : l’argent est devenu plus important dans notre société, et donc dans le cinéma aussi, évidemment. Du coup, faire du cinéma, maintenant, c’est plutôt être connu, faire des films qui fonctionnent et demander beaucoup d’argent. Les agents conseillent les acteurs dans ce sens. Et je crois que la plupart des comédiens suivent très volontiers ces conseils… Si on revient à l’exemple de Gérard Philippe, je ne crois pas qu’il faisait tant de films que ça. Je pense qu’il devait passer six mois de l’année au TNP, où il était payé des queues de cerise… Aujourd’hui, dans le classement ATP des comédiens professionnels, il faut aller loin pour en trouver un qui ne soit pas intéressé par le fric. On me dit : vous ne voulez pas tourner avec machin, machin et machin. Mais j’ai fait des propositions quasiment à tout le monde. Ils n’en ont pas voulu, et ont préféré faire des films beaucoup plus méritants : ils avaient peut-être raison.

 

Vous êtes revenu au cinéma en 2008 avec Le Premier venu : les résultats, en termes d’entrées, ont-ils été satisfaisants ?

Non, ils n’ont pas été satisfaisants du tout. Je n’ai jamais su le chiffre exact, mais on était en dessous de 50 000 entrées France. Mais il faut dire que nous avons eu une sortie de merde. Nous n’avons pas eu d’affiches, pas de pub (il n’y en avait déjà pas eu pour Raja). Or, à un moment il faut quand même que les gens mettent un peu d’argent sur vous, en ayant un petit espoir que ça marche, sinon vous êtes mort. D’autre part, il a fallu que je hurle pour avoir une sortie dans un MK2 et pour avoir une sortie dans le deuxième cinéma de Toulouse.

Est-ce parce qu’on vous perçoit comme un cinéaste difficile ?

Pour moi, mes films ne sont pas compliqués : j’ai Bac -1, donc je ne pense pas écrire des choses à ce point difficiles à entendre ! Je crois que mes films réclament effectivement un petit peu d’attention, mais pas plus que beaucoup d’autres choses. Hier, par exemple, j’ai fait deux heures de route pour venir de Normandie à Paris : ça m’a réclamé beaucoup plus d’attention, à mon avis, que celle qu’il faut pour regarder mes films. Donc n’exagérons pas… Maintenant, que les gens d’aujourd’hui, avec la télévision qu’on leur a donnée, avec les professeurs si formidables et les parents admirables qui les ont éduqués, veuillent absolument aller au cinéma pour se divertir et seulement pour se divertir, qu’est-ce que j’y peux ? Rien. Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que si on regarde bien mes films, on s’aperçoit qu’il y a de l’action. Dans ce qui se noue entre les personnages, ça avance. Ça manque un peu de revolver, il n’y a pas de méchant qui meurt à la fin, mais malgré tout c’est aussi simple qu’un western.

 

Quels rapports avez-vous entretenus avec la critique durant votre carrière ? Est-ce que vous vous êtes senti soutenu ?

Oui. Quand j’ai fait La Femme qui pleure il y a eu des soutiens forts. Après, avec La Drôlesse, c’était au moins aussi fort. Donc je ne peux pas dire que je n’ai pas bénéficié du soutien de la critique. Mais ensuite il vient un moment où, très normalement, on s’use et on les use. Et puis il y a des jeunes gens qui arrivent et on vous soutient moins, ce qui va un peu de soi. L’espoir, alors, c’est d’atteindre le moment où on n’est plus un jeune homme mais où on devient un pachyderme. Il faut donc réussir à vieillir un peu. Parce qu’après c’est gagné : vous êtes encensé, ça se passe très bien. Dans ce métier, il faut être plutôt jeune ou plutôt très vieux. Donc il faut que je vieillisse un peu vite. Mais ça va, je vieillis : mes cheveux sont blancs, je me déplume, je pense que je prends un très bon chemin ! Je devrais arriver à rejoindre le clan des dinosaures si je fais un peu gaffe à ma petite santé.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé.