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Entretien avec Fabrice de la Patellière Politique fiction

Vous êtes directeur de la fiction de Canal+ : comment s’est élaborée la ligne éditoriale de la chaîne dans ce secteur ?

Nous avons réfléchi de façon très simple en réalité, comme la chaîne payante que nous sommes : par nature, par vocation, par culture, Canal+ se doit de proposer à ses abonnés une programmation différente de ses concurrentes gratuites. Nous avons donc volontairement pris le contre-pied de la fiction française traditionnelle pour proposer d’autres sujets et d’autres formats. Notre premier axe de développement a été celui des films politiques – traitant, avec le temps, des sujets de plus en plus récents -, un genre qui était relativement tabou à la télévision et qui avait été totalement abandonné par le cinéma. Que ce soit pour parler de la Gestapo (93, rue Lauriston), des événements d’octobre 1961 (Nuit noire), du SAC (Des hommes de l’ombre) ou des affaires politiques (l’affaire du Rainbow Warrior, Les Prédateurs, sur l’affaire Elf), nous ne voulions pas de ces films historiques académiques qui se contentent de raconter et d’illustrer l’événement. Et nous ne voulions pas non plus, malgré la rigueur de nos recherches, d’une approche de documentaire-fiction didactique. Dès le départ, il était clair que ces sujets, pour dérangeants et inattendus qu’ils soient, devaient être abordés sous l’angle de la fiction pure. Notre deuxième axe de développement, dans la continuité du premier, a été de lancer des séries de 52 minutes, le genre télévisuel par excellence. De nouveau, nous avons été guidés par la volonté d’aller “contre”. Cassons les mauvaises règles de la télévision française pour espérer redécouvrir les bonnes. L’habitude consiste à s’attacher à un seul héros ? Nous avons multiplié les personnages et les points de vue dans des œuvres chorales. Le héros doit être résolument positif ? Nous avons mis en avant des personnages sombres, noirs, des “méchants”, en faisant le pari qu’on parviendrait aussi à s’identifier à eux. L’histoire doit être linéaire ? Nous avons cherché au contraire à déconstruire le récit…

La crise qu’a subie Canal+ au début des années 2000 a été jugée comme néfaste pour le cinéma français. Comment vos fictions ont-elles été accueillies dans ce contexte ?

Avec beaucoup de scepticisme, au début. Quand, en 2003, nous avons annoncé le développement de téléfilms sur la Gestapo, le SAC ou le 17 octobre 1961, personne n’y croyait. Et puis, après les premières diffusions et face au succès, la profession a commencé à nous prendre plus au sérieux. Voilà, c’était désormais acquis, nous avions fait nos preuves : Canal+ était bel et bien sur le terrain de la fiction ; ce n’était pas qu’un simple vœu pieu. En retour, nous avons pu ouvrir nos castings à des acteurs de cinéma importants, ce qui est un atout indéniable pour rendre plus attrayant, plus lisible, un sujet difficile, mais aussi pour “événementialiser” davantage la diffusion d’une série.

De même, vous avez peu à peu fait appel à des grands noms du cinéma pour la réalisation : Xavier Durringer (Scalp), Lucas Belvaux (Les Prédateurs), Thomas Vincent (SAC…), Eric Rochant (Mafiosa), Olivier Marchal (Braquo)… Comment ces liens ont-ils été pensés, anticipés, favorisés ?

Les réalisateurs sont venus dans un second temps. Mais nous pensions à eux dès le départ, puisque nous avions cette volonté forte de changer les codes d’écriture et de mise en scène. Même s’il existe de très bons réalisateurs de télévision, nous trouvions intéressant de travailler avec des talents extérieurs, des professionnels qui n’auraient pas tout à fait le même regard, les mêmes habitudes, les mêmes réflexes, les mêmes contraintes… Thomas Vincent a été le premier de ces réalisateurs de cinéma à venir se prêter au jeu de la télévision, en réalisant SAC, des hommes de l’ombre. Je parle sciemment de “jeu”, car, du fait peut-être de l’influence récente des séries américaines, les réalisateurs français se montrent de plus en plus tentés par d’autres expériences, et notamment, aujourd’hui, celles de la série Canal. Il ne s’agit pas de savoir si ce que l’on fait est mieux ou moins bien que du cinéma. Il s’agit simplement d’assumer une proposition différente. Et cette idée de défi, d’exercice de style crée une certaine curiosité, une certaine jubilation même, chez les réalisateurs… Ils ont envie de venir explorer d’autres modes de production, d’écriture, de tournage. En ce moment, Olivier Assayas réalise une mini-série sur Carlos (trois épisodes). Le fait qu’un réalisateur de cette veine-là, estampillé “auteur” et Cahiers du cinéma, vienne tourner pour nous, est une nouvelle étape passionnante et particulièrement stimulante !

Que ressort-il de ce type de croisement cinéma/télévision ? Comment jugez-vous, par exemple Rapt, le dernier film de Lucas Belvaux, à l’aune des Prédateurs ?

J’ai été agréablement surpris d’apprendre que Lucas Belvaux réalisait Rapt après Les Prédateurs. Un autre film politique, également d’après une histoire vraie (même s’il ne mentionne pas explicitement le baron Empain !). Je n’aurais naturellement pas la prétention de dire qu’il n’aurait pu faire Rapt sans Les Prédateurs. Sa carrière prouve par elle-même à quel point Lucas Belvaux est investi dans le politique et le social. Mais peut-être son expérience à Canal+ lui a-t-elle fait gagner du temps, peut-être lui a-t-elle permis d’aller plus vite vers Rapt…

Votre travail de décloisonnement rappelle celui de Pierre Chevalier sur Arte. Avez-vous le sentiment d’œuvrer pour une télévision-cinéma de genre de la même manière qu’il l’a fait pour une télévision-cinéma d’auteur ?

J’ai beaucoup de respect pour Pierre Chevalier. Mais nos approches sont très différentes. Il a mené à la télévision une politique d’auteur héritée du cinéma et je considère son travail comme une petite place accordée au cinéma au sein du médium télévisuel. À Canal+, au contraire, nous faisons pleinement et consciemment de la télévision. Simplement, il s’agit d’une télévision exigeante, ambitieuse, mégalo aussi peut-être… mais en aucun cas d’un “mini-cinéma”. Quant à la question des genres, elle est évidemment importante car le genre – notamment le policier – est reconnaissable, donc fédérateur.

Dans le cas des séries, votre système de production semble s’approcher du modèle des studios américains, ce qui trouble quelque peu l’identité des films. Qui en est, au final, “l’auteur” ?

Le cinéma français s’est tout de même bâti en partie sur la culture du réalisateur-auteur. Et nous ne sommes pas, à Canal+, dans un fonctionnement américain où une hiérarchie très sévère et une division des tâches sont respectées strictement et où les réalisateurs ont davantage un statut de super-techniciens interchangeables, sans être en aucun cas les garants de la série. À Canal, c’est beaucoup plus artisanal ! Quand, par exemple, Éric Rochant est engagé pour la deuxième saison de Mafiosa, il hérite, certes, d’un casting et d’une série préexistante, mais il se les approprie entièrement, en intervenant dès l’écriture. De même, Olivier Marchal pour Braquo ou Hervé Hadmar pour Pigalle, la nuit, sont à la fois réalisateurs et scénaristes. À ce titre, leur rôle s’apparente plutôt à celui du “show runner” américain que du réalisateur à la française.

Propos recueillis par Cyrille Latour