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Entretien avec Cristian Mungiu Perspective roumaine

En France, on a le sentiment qu’il existe une sorte de “Nouvelle Vague” roumaine, dont votre film 4 mois, 3 semaines, 2 jours (Palme d’or à Cannes) serait l’étendard. Comment a réagi le public roumain à ces films ?

En fait, ces films sont beaucoup plus populaires à l’étranger qu’en Roumanie ! D’une part parce que, grâce à Cannes, ils ont été remarqués et achetés à travers le monde. D’autre part parce qu’en Roumanie l’audience est très restreinte. Il n’y a pas comme ici de système de “film d’art et d’essai” : la majorité des sorties provient des États-Unis, et le cinéma est perçu chez nous comme un pur divertissement. Les gens ne comprennent donc pas pourquoi ils devraient acheter une place de cinéma pour voir un personnage étaler ses problèmes. Or nous n’avons pas les moyens d’éduquer les jeunes, de leur expliquer ce qu’est le cinéma. Ils commencent à y prendre du plaisir, mais ça prend du temps. Donc, quel que soit le succès que rencontrent nos films dans le monde, ils ne seront jamais aussi populaires chez eux…

Pensez-vous que la Roumanie se soit dotée des bonnes infrastructures ou des bons outils de production pour aider tous ces réalisateurs ?

C’est précisément le problème : il n’y a pas d’industrie ! Parce qu’une industrie réfléchirait aux différents moyens d’instaurer un processus d’organisation. Vous ne pouvez pas avoir d’industrie quand vous n’avez ni salles de cinéma ni public. Vous ne pouvez pas avoir d’industrie quand vous ne produisez que 5 à 10 films par an et qu’aucun d’entre eux n’est en mesure d’être rentable. Vous ne pouvez pas avoir d’industrie quand il n’y a pas de fonds privés pour financer les réalisateurs… Et puis, même si nous réussissons à trouver des investissements pour faire les films que nous voulons, il reste la question de faire venir le public dans les salles. Nous avions entre 12 et 13 millions de spectateurs en 1989. Maintenant, nous en avons moins de 8 millions. C’est une grosse chute en vingt ans. C’est surtout cela qui m’inquiète…

Comment expliquez-vous cette baisse de la fréquentation ?

Les gens ont compris le truc : ils savent et comprennent comment les films sont faits, mais aussi comment ils peuvent les trouver sur Internet… Et c’est vrai que c’est assez bête d’aller payer pour regarder un film alors qu’on peut le voir gratuitement chez soi. Mais il faut que nous soyons en mesure de les convaincre que le cinéma est une expérience. Regarder un film avec un public, dans une salle de centre-ville, c’est bien plus que simplement regarder un film ! Vous pouvez rencontrer quelqu’un, échanger avec lui sur votre manière de voir le film, etc. Regarder un film sur un ordinateur portable ne vous apporte rien de plus. Ce n’est que le film. Et en plus, il a été envisagé pour le cinéma, pas pour un écran de 30 à 40 cm. Il faudra une période d’adaptation. Ce sera difficile car je me souviens avoir entendu des gens dire que nous, réalisateurs, devions comprendre que notre métier était mourant, et que nous devions trouver une nouvelle forme de communauté pour nos films parce que le cinéma lui-même a commencé à “se vider”.

Quel avenir envisagez-vous pour le cinéma roumain ?

Il y a, en Roumanie, un groupe de réalisateurs (parmi lesquels certains sont encore inconnus ici) qui sont en mesure de faire un cinéma bon et honnête pour les années à venir. Notre espoir est de parvenir à sortir des films en Roumanie qui puissent intéresser les gens et les rendre curieux de ce qu’est le cinéma. Mais j’espère que ce “moment de grâce” du cinéma roumain va se prolonger. Car le cinéma est en constante évolution : en comprenant et en acceptant ce fait, on sait que les attentes du public envers nos films vont changer. Si nous continuons à faire le même genre de films, les gens vont finir par s’en désintéresser. Mais je pense que nous devrions nous en sortir, parce que, finalement, tout repose sur l’histoire. Ce qui compte ce n’est pas tant l’interprétation ou la mise en scène, c’est vraiment trouver la bonne histoire, celle qui va intéresser les spectateurs.

Propos recueillis par Pierre-Simon Gutman