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Enquête : La 3D sort de l’ombre Mise en relief

Depuis qu’Avatar de James Cameron a tout cassé au box-office, il n’est pas besoin d’être médium pour prédire que la 3D a un bel avenir devant elle. 70 % des spectateurs français ont choisi de le voir en relief et on peut penser que la tendance va durer un bon moment. Ce n’était pas le cas, il y a quelques mois, quand la question se posait de façon lancinante pour de nombreux cinéastes. Les déclarations qui suivent permettent de prendre le pouls de divers créateurs concernés. Tous les entretiens (y compris celui de James Cameron) ont été réalisés avant la sortie d’Avatar. Il est évident que, depuis, la donne à bien changé et que tous les producteurs tentent de raccrocher les wagons de la 3D. En avant toute pour le relief…

JEFFREY KATZENBERG (producteur) : La 3D, c’est l’avenir ! C’est la plus grande évolution que le cinéma a connue depuis le “parlant” et la couleur. Bien sûr, des procédés relief existent depuis des années, mais la nouvelle 3D n’a rien à voir avec celle de nos grands-pères. Elle permet une immersion totale dans l’image. Quand les spectateurs l’auront essayée, ils ne pourront que se laisser convaincre et trouveront difficile de regarder un film autrement. Il faut à tout prix offrir une alternative excitante à la télévision et celle-ci me semble la bonne. Il s’agit certes d’un investissement important, mais je crois qu’il est capital de miser sur le long terme. Les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui s’aplaniront au fur et à mesure que nous maîtriserons les logiciels. Les gens me traitent de fou pour l’instant, mais je suis persuadé d’avoir raison : la prochaine révolution de cinéma sera en relief. Et mes détracteurs se précipiteront pour m’imiter quand ils se rendront compte que l’affaire est rentable. (Mai 2006)

JAMES CAMERON (réalisateur) : J’espère qu’Avatar aidera les spectateurs à se familiariser avec le relief et à l’accepter. Il s’agit de la première grosse production de studio en 3D qui ne soit ni de l’animation, ni un film d’horreur. Si elle a du succès, cela devrait changer la donne pour le procédé. J’ai une véritable passion pour le relief et cela fait des années que je travaille pour essayer de mettre au point des caméras plus maniables afin que les réalisateurs puissent utiliser le procédé à leur guise sans être handicapé par un matériel trop lourd. J’ai mis dix ans à améliorer le procédé pour donner au spectateur l’impression de vivre un rêve le temps de la projection. La technologie idéale doit être proche de la magie et ne pas se faire remarquer. Il faut que le public oublie que le film est en relief. Mon rêve serait de sortir la 3D du cinéma de genre et de la rendre attrayante pour tous les types de films. Je suis conscient que cela risque de prendre du temps. Les gens ne se sont pas faits à la couleur du jour au lendemain ! Il a fallu à peu près trente ans pour que cela devienne la norme, jusque dans les années 1960, les petits films étaient encore tournés en Noir & Blanc. Ce qui a fait accepter la couleur, c’est la télévision. Quand les gens ont vu la télé en couleurs, ils n’ont plus eu envie de voir des films en Noir & Blanc. Je pense qu’il pourrait en aller de même pour le relief. Je suis certain qu’il va finir par s’implanter. Quand les spectateurs auront vu un match de foot en 3D, il ne sera plus question de leur faire regarder leur sport favori en “plat” et encore moins un film de cinéma ! Ce qui m’intéresse plus que tout, c’est d’immerger au maximum le public dans l’image. C’est pour cela que je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que le relief est réservé aux effets spéciaux et aux scènes d’action. La 3D fait partie de l’avenir du cinéma. Aujourd’hui, ne pas filmer en couleur est un choix artistique. Bientôt, le fait de ne pas tourner en 3D pourrait bien être considéré de la même façon. (Décembre 2009)

LUC BESSON (réalisateur et producteur) : Personne au monde n’ira voir un film pour la seule raison qu’il est en relief. On va voir un film parce qu’il y a une histoire et des personnages. Sur une histoire formidable, le relief peut être un plus mais un film minable le restera même en 3D. Les révolutions sont faites par les gens, pas par les décideurs. Le public décidera. Je tire mon chapeau à James Cameron pour la façon dont il fait avancer le cinéma. Les outils mis à la disposition des cinéastes sont de plus en plus performants dans tous les domaines. Je me souviens du tournage du Cinquième élément où chaque plan d’effets spéciaux était une galère alors que tout cela semble si naturel aujourd’hui. J’imagine qu’il en ira de même pour la 3D. À l’heure actuelle, je pense que les lunettes sont les ennemies du relief. J’ai des enfants de 4 ans, 6 ans et 8 ans. Aucun ne reste avec ses lunettes sur le nez pendant toute la durée de la projection ! Il faut donc attendre que la technique évolue. Cela étant dit, je crois que le “plat” continuera d’exister : on écoute toujours la radio alors qu’on pensait que la télévision et le cinéma allaient la tuer. (Novembre 2009)

FRANCIS FORD COPPOLA (réalisateur et producteur) : Le relief est un gadget qui n’a pas pris dans les années 1950 et qui n’a guère de chance de mieux fonctionner aujourd’hui. C’est ce qu’Hollywood a inventé pour limiter le piratage et rien de plus ! Certes, quelques séquences peuvent être spectaculaires en relief, mais personne n’a envie de se taper des scènes de dialogues avec des lunettes vissées sur le nez ! C’est un vrai problème car il ne reste alors que la possibilité de multiplier les effets pour que le public oublie son inconfort. C’est la raison pour laquelle, je ne crois pas en l’avenir de la 3D. Il va s’agir d’un phénomène de mode et ce sera terminé. Il ne faut pas croire qu’il suffit qu’un film soit en relief pour que les gens se précipitent. Hollywood espère toujours trouver la solution “miracle” alors qu’il n’en existe pas ! Il ne suffit pas de changer de caméra pour qu’un film soit bon, ce serait trop simple, mais les technocrates qui tiennent les studios aiment à penser que la 3D est un cache-misère qui va leur permettre d’améliorer des produits médiocres en les rendant plus spectaculaires. Cela prouve leur méconnaissance du cinéma et leur mépris pour les spectateurs ! (Octobre 2009)

ROLAND EMMERICH (réalisateur) : Le réalisme est très important pour moi ! Je crois que la 3D fonctionne particulièrement bien pour deux choses : l’animation et envoyer des choses à la tête des gens. Je ne suis pas persuadé que cela soit aussi pertinent pour des films réalistes en prises de vue réelles. Cela marcherait sans doute pour certaines scènes d’effets spéciaux de mes films, mais je crois que cela semblerait totalement artificiel pour les séquences de dialogues. Le problème vient du fait qu’on est conscient qu’on regarde un film en relief ce qui nuit obligatoirement à l’implication du spectateur dans le film. Je suis curieux de voir Avatar, mais j’estime que ce ne sera pas vraiment un test car le monde conçu par James Cameron est totalement fantastique et créé sur ordinateur. En conclusion, je dirais que je ne suis pas encore convaincu par la 3D et que c’est pour cela que 2012 est réalisé en “plat”. (Août 2009)

JOHN LASSETER (réalisateur et producteur ) : Le relief n’est pas l’avenir du cinéma. Il s’agit d’une possibilité supplémentaire pour les créateurs. Je ne crois pas que ce procédé soit la panacée. Ce qui compte avant tout, c’est l’histoire et je défends cette idée depuis toujours. C’est pour cela que j’ai insisté pour qu’on revienne à l’animation 2D chez Disney. On ne pourra pas m’accuser d’être passéiste. Après tout, je suis un pionnier de l’animation 3D ! Pour moi, la technique doit se mettre au service du film et pas l’inverse ! En fait, tout dépend du projet sur lequel vous travaillez. Personne ne pourrait imaginer Le Voyage de Chihiro d’Hayao Miyazaki avec des marionnettes ou L’Étrange Noël de Monsieur Jack en dessin animé. La règle que j’ai appliquée chez Pixar puis au Département animation des studios Disney est de donner la priorité à la créativité et aux auteurs. Jusqu’à maintenant, cela m’a plutôt réussi. Je n’obligerai donc jamais personne à utiliser le relief, mais je serai toujours prêt à donner le feu vert à ceux qui estiment que cela peut améliorer leur façon de raconter une bonne histoire ! (Novembre 2009)

PETER JACKSON (réalisateur et producteur) : La 3D est un bon outil à avoir à sa disposition et c’est pour cela que je suis reconnaissant à James Cameron de s’être lancé dans le projet d’Avatar. Avant lui, les studios et les médias considéraient le relief comme un gadget tout juste bon à attirer les spectateurs dans la salle ou à pondre des articles à rallonge. Ce qui est important, c’est que Cameron a modifié les caméras pour les rendre plus maniables. À l’ère du numérique, le relief devient vraiment facile à fabriquer et à projeter. Cela n’est plus aussi coûteux qu’autrefois, ce qui rend le procédé financièrement accessible pour de nombreuses productions. Cela va permettre de faire toutes sortes de tentatives amusantes, car tout ce qui peut favoriser la créativité est une bonne idée. Pour ma part, j’aurais volontiers tourné la trilogie du Seigneur des Anneaux en relief si cela avait été possible à l’époque. King Kong aussi, car j’aurais pu obtenir des effets impressionnants pour les poursuites dans la jungle. Mon rêve est d’immerger le spectateur dans mes films, au point qu’il oublie qu’il est au cinéma. C’est pour cela que je suis devenu réalisateur et je pense que le relief va m’aider à le concrétiser. (Septembre 2009)

JEAN-PIERRE JEUNET (réalisateur) : J’ai l’impression qu’il s’agit davantage d’un choix commercial qu’artistique. Au bout d’un moment, ça fatigue les yeux et ça fait mal à la tête. Il me semble que ça doit aller avec le sujet : on imagine mal un film intimiste avec un couple qui se déchire dans une cuisine en relief ! Je pense qu’on finira par parvenir à un procédé sans lunettes et qu’à ce moment-là, la 3D sera aussi naturelle que la couleur l’est aujourd’hui. On ne se posera même plus la question ! Je n’y ai pas encore pensé pour mes films, car je m’intéresse davantage à la recherche d’idées originales qu’à ce type de techniques. Néanmoins, il me faudra sans doute m’y mettre. J’imagine qu’ensuite viendront les hologrammes. Ce qui est étonnant, ce n’est pas que cette évolution arrive, c’est que le cinéma n’ait pas bougé pendant si longtemps ! (Septembre 2009)

SPIKE JONZE (réalisateur) : Je ne me suis jamais passionné pour le relief. Je n’ai jamais ressenti l’envie d’aller voir des fictions en 3D. En revanche, ce que Cameron a fait avec ses documentaires est incroyable ! J’ai notamment été épaté par Aliens of the Deep, où j’ai vraiment eu l’impression de nager au milieu des monstres des profondeurs. Cameron est un visionnaire dans la façon dont il fait évoluer la technique pour servir ses histoires. Il a été question de tourner Max et les maximonstres en relief, mais je n’en voyais pas l’intérêt car je savais que cela risquait de faire grimper les coûts de production tout en me faisant perdre de la liberté de mouvement. Cela ne veut pas dire que je ne me lancerai jamais dans l’aventure. Simplement que ce n’était pas le bon projet pour le faire. Cela dit, il ne faut pas croire qu’il suffit de tourner un film en relief pour qu’il soit bon et qu’il attire du monde. Il ne s’agit que d’un médium. Certains en tireront le meilleur parti alors que d’autres ne sauront jamais s’en servir ! (Novembre 2009)

HENRY SELICK (réalisateur) : Je m’intéresse à la 3D depuis des années et je trouve que la version en relief de L’Étrange Noël de Monsieur Jack est plutôt bien ficelée. Et pourtant, je dois avouer que ni Tim Burton, ni moi n’étions enthousiastes lorsque Disney a décidé de la faire réaliser par Industrial, Light and Magic. Ces types ont travaillé comme des fous, mais on ne m’ôtera pas de l’idée que le jeu n’en vaut vraiment pas la chandelle. L’Étrange Noël n’est pas meilleur en relief tout bonnement parce que le film n’a pas été conçu pour cela au départ. Coraline est une autre affaire. J’ai réalisé le film en sachant qu’il serait distribué en relief et j’ai donc adapté ma mise en scène au procédé. Ce qui m’intéressait n’était pas les effets de projection : à savoir de jeter des choses à la tête des spectateurs, mais d’essayer de les immerger dans l’histoire et dans le monde que visite Coraline. Je trouve que les marionnettes se prêtent bien à ce type de technique, mais je ne suis pas convaincu que le relief soit nécessaire pour tous mes films.

Enquête menée par Caroline Vié