Rechercher du contenu

Entretien avec Sebastián Silva À propos de La Nana

Présenté en compétition officielle au dernier festival de Biarritz (du 28 septembre au 4 octobre 2009), La Nana de Sebastián Silva, qui sort en salles le 14 octobre 2009, y a reçu le Prix d’interprétation féminine (décerné à Catalina Saavedra pour son interprétation de Raquel).
C’est donc dans un hôtel à Biarritz, quelques jours avant la remise des prix, que Sebastián Silva a répondu aux questions qui lui étaient posées.

Quel est le sujet de La Nana ?
Le film parle de la vie de Raquel qui a passé plus de vingt ans à travailler comme employée d’une famille bourgeoise chilienne. Le film montre comment ce type de travail transforme une personne qui se retrouve sans aucune vie sociale. Sa situation est très confuse car elle a vécu pendant plus de vingt ans dans une même famille sans pour autant en être l’un des membres : ce n’est pas sa famille, ce sont ses employeurs. Au début de l’histoire, elle est très fatiguée par toutes ces années. C’est pourquoi on décide de lui adjoindre une assistante. Mais Raquel n’accepte pas cette arrivée soudaine et commence à la torturer psychologiquement. Elle finit par se battre face à l’amour qu’on lui donne et de manière plus générale contre la possibilité de s’ouvrir à l’amour.

Où peut-on trouver les origines du drame de Raquel ? La spécificité de son travail ? La société qui impose la division des tâches et crée des classes sociales hiérarchisées ?
Ce sont des choses qui sont implicites dans le film, mais en tant que tel, je ne peux pas dire que ce soit le sujet de l’histoire. Il est davantage question du personnage de Raquel même et de sa difficulté à aimer. Le film est plus émotionnel que politique. Il s’agit plus des frustrations de Raquel qu’une critique du système social chilien dans lequel elle se trouve. Je ne me permets en aucun cas de juger le travail exercé par Raquel car je trouverai cela sincèrement indigne. Ce serait alors avoir là une vision paternaliste alors qu’il y a plus de 250 000 personnes qui travaillent comme employés de maison au Chili. Raquel est avant toute chose un personnage individuel que la représentation d’une profession. C’est donc un portrait psychologique où le travail a évidemment un rôle à jouer dans la construction psychologique. Sa situation professionnelle est extraordinaire car Raquel finit par ressembler à une religieuse. Son travail devient dangereux lorsqu’il l’isole complètement du reste de la société. En même temps, son travail lui offre les opportunités de se développer émotionnellement.

Le spectateur est invité, à travers votre mise en scène, à vivre le sentiment de claustrophobie de Raquel. Peut-on voir en cela l’origine de ce que l’on pourrait appeler sa « maladie » ?
Sa situation est bipolaire car la maison où elle travaille représente à la fois sa prison et son refuge. Elle ne connaît aucun autre lieu où se rendre. Elle n’a aucune relation avec sa vraie famille. Cette maison où elle vit, mange, dort et travaille est aussi le lieu où elle s’est enfermée. Ce lieu est donc en lien étroit avec la crise qu’elle est en train de vivre. Il ne faut pas chercher trop de symbole au sujet de la campagne. Par contre, il est vrai que ce voyage témoigne de l’ouverture de son cœur et de son esprit au monde. La fin du film bénéficie d’une interprétation différente pour chaque spectateur, entre optimisme et pessimisme. Je considère en définitive que ce film est porteur de beaucoup d’espoir.

On pourrait également voir dans La Nana une opposition entre ville et campagne, où l’un est un lieu d’enfermement dédié au travail, alors que l’autre symbolise davantage la respiration et l’ouverture au monde…
Par respect aux citadins comme aux ruraux, je ne me permets pas un tel jugement. Pour moi, la campagne représente dans cette histoire la possibilité pour Raquel de trouver un lieu humain où elle se sent immédiatement bienvenue. Cela a davantage à voir avec les personnes mêmes que le lieu. Ainsi, l’air pur, le champ de vision élargi sont moins importants que les personnes qu’elle rencontre. Cela lui permet de parler à sa famille et de lui demander pardon. Évidemment, la campagne s’oppose à la situation claustrophobique de son lieu de travail. La campagne représente ainsi une possibilité pour elle d’être face à de nouvelles perspectives et penser à des alternatives.

Comment avez-vous dirigé Catalina Saavedra, interprète principale du film ?
Catalina a déjà une longue carrière d’actrice et je l’ai découvert il y a longtemps à la télévision. J’ai eu la grande opportunité de travailler avec elle sur mon premier long métrage (La Vida me mata) où elle interprétait un second rôle divertissant et drôle. Durant ce tournage, j’ai pu apprécier en elle un talent exceptionnel d’actrice. Je lui ai donc promis de tourner dans mon prochain film qui était encore en projet. Nous avons travaillé sur la partie corporelle de son interprétation afin de développer par là toute une psychologie. C’est parce qu’elle a une mauvaise relation avec son corps qu’elle ne peut pas rire. Le corps devient alors pour elle comme une gêne. Ce fut un travail facile pour Catalina qui est très agile et réussit à exprimer avec aisance n’importe quelle posture physique. Nous avons également travaillé sur la voix. Tous les dialogues étaient au préalable écrits : il n’y avait pas d’improvisation. Catalina est une excellente actrice qui n’a pas besoin d’être beaucoup dirigée pour entrer dans son rôle.

Vous êtes également peintre et auteur de bandes-dessinées. Cela vous a-t-il aidé dans votre approche du cinéma à travers les cadrages et les compositions des personnages ?
En effet, cela m’a donné un certain point de vue sur mes personnages tout en me donnant beaucoup de clarté sur le film que je voulais faire. Grâce à la peinture et au dessin, c’était facile pour moi de communiquer avec le directeur de la photographie et le directeur artistique sur mes idées de composition et de couleur du film. D’autant plus que je n’ai pas suivi d’études de cinéma et que je ne suis pas non plus un grand cinéphile. Mes connaissances graphiques et picturales m’ont donc énormément aidé à clarifier mes idées et communiquer. Cela m’a évidemment permis de faire des storyboards très précis.

La Nana apparaît également comme un thriller social…
Ceci est très curieux car ce n’était pas intentionnel. Cette histoire a été écrite sur des bases autobiographiques et très personnelles. Je connaissais donc très bien les limites de mes personnages. Je n’ai donc jamais pensé à Raquel comme capable de violence physique vis-à-vis de son entourage. La réalité du thriller apparaît donc davantage dans l’esprit du spectateur que dans le scénario original. C’est durant le tournage que je me suis rendu compte que pouvait exister cette perspective « thrilleristique » de La Nana. Tout devenait donc possible avec les agissements de Raquel. Mon coréalisateur avait davantage conscience de la portée hitchcockienne du film alors que je ne voyais que le développement de mes personnages. L’idée de thriller social m’intéresse également.
Raquel représente moins un désir de violence et de colère que son propre personnage et sa psychologie. Raquel est donc l’instrument d’elle-même. De même, je ne souhaitais pas présenter une famille à travers Raquel : mon intérêt reposait sur Raquel même.

Vivant actuellement à New York, quel sera votre avenir cinématographique ? Allez-vous continuer à tourner des films au Chili ?
Cela va être difficile de parler précisément de mon avenir… Tout au moins, c’est vrai que j’ai choisi de tourner mon prochain film en dehors du Chili. J’aimerais changer d’expérience cinématographique et c’est pourquoi je change de pays. Chaque tournage doit rester pour moi une expérience nouvelle pleine de surprises. Je n’ai pas envie de me répéter en faisant toujours les mêmes choses. Je travaille actuellement sur le scénario de mon prochain film intituléSecond Child (Secondo hijo) qui sera tourné en avril 2010 aux États-Unis. J’ai également un projet de film à tourner en Pologne.
Je ne fais pas des films comme une fin en soi : chaque film est pour moi l’occasion d’une nouvelle expérience de vie. Parce qu’un film occupe deux ans dans une vie, il m’importe de prendre chacun en considération. Je veux également connaître le monde à travers le prétexte filmique et aller au Japon, en Afrique, revenir au Chili, etc.

C’est un peu comme changer de famille régulièrement, si l’on considère une équipe de tournage comme une famille…
En effet, car il est pour moi essentiel de repartir régulièrement de zéro pour continuer à être créatif. Ce n’est pas parce que je suis satisfait de La Nana que je vais répéter incessamment la même formule. J’aime à me renouveler et rencontrer d’autres cultures.

Entretien réalisé par Cédric Lépine à Biarritz, le jeudi 1er octobre 2009