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FIGURES LIBRES : Tarantino, Audiard, Kahn, Larrieu, Honoré Fiches du Cinéma n°1953 du 26 août 2009

FIGURES LIBRES

En cette période, désormais traditionnelle, de pré-rentrée cinématographique, on voit bien sûr arriver un grand nombre de films et d’auteurs importants. Mais cette luxueuse série de sorties n’est pas, cette année, un simple défilé de haute couture un peu morne et glacé. Cette fois, les films nous impliquent, nous prennent à revers ou par surprise, produisent leur effet sur la durée, en jouant sur leur longueur en bouche, les double-fonds de leur saveur (d’abord piquante, puis finalement douce et familière). À travers cela se dessine une illustration aussi excitante que possible de ce que signifie la notion d’auteur, et de ce que l’on peut en attendre. En effet, un parcours d’auteur, c’est un chemin qui se fait sur un fil. C’est un jeu d’équilibre entre le changement et la continuité, entre la tentation de l’autocitation et le vertige de l’aventure, entre la capitalisation et la remise en jeu. Or, au cours de ce fin août-début septembre 2009, nous avons vu Tarantino et les Larrieu, et nous allons voir Audiard, Kahn et Honoré accélérer ou faire des figures sur leur fil, puis retomber dessus avec des pirouettes d’une grande élégance.

L’élégance c’est bien ce dont fait preuve Tarantino en signant avec Inglourious Basterds son film le plus dense, le plus mature, le plus ambitieux, tout en affectant de surenchérir dans la désinvolture. Son film décontenance, mais on y repense, on le revoit, on tourne autour, on le gratte un peu, on le scrute, on essaie de le comprendre : c’est un objet vivant. On pourrait en dire tout autant des Derniers jours du monde . En effet, on peut (j’en atteste !) ne pas avoir aimé le film des Larrieu sur le moment et puis finalement, à force de le voir revenir spontanément en mémoire, à force d’en parler, développer la conviction que c’est un film qui, d’une manière ou d’une autre, restera. Dans un cas comme dans l’autre, on peut dire que les auteurs ont un coup d’avance sur leur public : ils ont l’air de s’égarer alors qu’ils s’approfondissent, ils ont l’air d’être complaisants avec eux-mêmes alors qu’ils se poussent vers l’avant. Jacques Audiard, avec son Prophète , avance lui aussi en pratiquant le changement dans la continuité. Restant dans le registre du film noir, il se confronte à l’exercice du film de prison. Par ailleurs, tout en restant fidèle à ses personnages en recherche de leur place dans le monde, il décrit cette fois un parcours en ligne droite, une ascension réussie. Hasard ou joli tour de l’inconscient, c’est justement ce film-là qui devrait lui apporter sa consécration définitive comme auteur de premier plan. Autre équilibriste bien connu, Cédric Kahn revient cette année avec un film ( Les Regrets ) qui prolonge une filmographie en forme de jeu de miroirs, où chaque film semble regarder dans la direction inverse du précédent tout en créant avec lui un effet de perspective vertigineux. Christophe Honoré, enfin, avec Non, ma fille… , donne d’abord tous les signes d’un endormissement dans la routine d’une formule validée. Et puis le film, imperceptiblement, se met à imposer une identité plus marginale. Il nous laisse alors, comme le Tarantino, comme le Larrieu, sur le sentiment qu’on ne l’a pas pris comme il fallait, sur le besoin et l’envie d’une seconde vision, moins conditionnée par l’attente ou les réflexes. Or, quand on commence à avoir envie de revoir les films, c’est qu’il se passe quelque chose : c’est bon signe…

Nicolas Marcadé