Rechercher du contenu

La face cachée de la qualité française : Tavernier, Audiard, Miller

D’habitude je déteste, mais là je dois dire que c’est vraiment très bon”. Serait-ce là le tube 2009 de la critique française, celui qui se chantonne dans les couloirs et se déclame dans les colonnes ? Tube de l’hiver (sortie de Dans la brume électrique de Bertrand Tavernier), tube de l’été (sortie de Un prophète de Jacques Audiard) et si tout se passe bien tube de l’automne (sortie de Je suis heureux que ma mère soit vivante de Claude Miller & fils). Que se passe-t-il ? Pourquoi ces auteurs d’habitude associés (à des degrés divers) à l’idée d’une sorte de néo-qualité française un peu moisie ont tout à coup droit à ce retour en grâce ?

Tout d’abord parce que leurs films sont bons, et on voudra bien croire que c’est la raison principale. Mais on ne pourra pas s’empêcher de penser que c’est aussi parce que ces films se présentent tous d’une manière qui met en confiance, qui élimine les facteurs d’allergie. Tout d’abord au niveau des acteurs : l’imparable Tommy Lee Jones chez Tavernier et une spectaculaire absence de stars chez Audiard et Miller (ce qui sonne pour le critique comme un label “0% de matières grasses” et l’incite à goûter).

Ensuite parce que ces films se singularisent par un type d’approche qui est devenu la valeur absolue de l’époque : la rigueur. Tavernier a eu le bon goût de la mettre en veilleuse avec sa veine gaucho-sociale franchouillarde pour aller se frotter à ce qui est aujourd’hui le genre le plus universellement respecté : le polar crépusculaire américain néo-classique. Et qu’il a su le faire, puisque c’est un cinéma qu’il défend, étudie et promeut depuis bien des années (voir son livre-somme Amis américains). Audiard a balayé tout ce qui restait encore de lyrisme et de psychologie à la française dans De battre mon cœur s’est arrêté . Enfin, Miller a lâché les costumes d’époque et les décors studio d’ Un secret pour un survêtement et une banlieue industrielle. Pour autant, peut-on penser que ces cinéastes jouent le jeu de la séduction, trahissent quelque chose ou même simplement qu’ils changent ? Pas le moins du monde.

Tous sont d’une fidélité à eux-mêmes difficilement contestable, que ce soit dans les thèmes (récit d’apprentissage dans un milieu de gangsters avec figure paternelle alternative chez Audiard), dans le style (celui de Miller, fondé sur une tension contenue avec une attention particulière portée aux détails – regards, objets, mains – est particulièrement identifiable) ou les références cinématographiques (on a évoqué celles de Tavernier). Dès lors, il paraît un peu facile de dire que, si ça marche ce coup-ci, c’est parce que Miller s’est fait tenir la caméra par son fils, parce que Tavernier s’est fait fouetter par les sévères mais justes producteurs américains ou parce qu’Audiard a mûri. Peut-être peut-on plutôt se dire que quelque chose qui était déjà là est simplement devenu plus visible parce qu’on a supprimé des éléments qui faisaient écran. Et plutôt que de penser que Tavernier et Miller ont mis 35 ans à savoir faire un film, peut-être faut-il réaliser que cela fait 35 ans qu’on jette le bébé avec l’eau du bain.