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À propos de quentin Tarantino Retour de l'enfant prodige

Cette année, à Cannes, il était là une fois encore. L’enfant chéri du festival, qui y a présenté presque tous ses films, obtenu une Palme d’Or et présidé le Jury ; l’un des seuls cinéastes sur la planète dont les œuvres sont considérées comme des événements aussi bien dans les gazettes people que dans les Cahiers du Cinéma : Tarantino, bien entendu. Or, cette année, après la présentation de Inglourious Basterds , pour la première fois, la presse, derrière les éloges de circonstance, a du admettre à demi-mots que ce film-là n’était peut-être pas un nouveau chef-d’œuvre, ridiculisant le reste de la production américaine. Que s’est-il donc passé ?

Bien entendu, le montage présenté à Cannes n’était pas définitif. À l’origine, le scénario et la distribution fourmillent de scènes et de personnages absents du résultat final, dans lequel les deux comédiens principaux (Brad Pitt et Mélanie Laurent) ne sont finalement pas si présents que cela. Mais ce montage étonnant, qui laisse sur le carreau des pans entiers du récit et des pistes non explorées, est peut-être le meilleur signe de la direction qu’a pris le cinéma de Tarantino depuis Kill Bill, que l’on peut sans doute considérer comme un tournant dans sa carrière. Kill Bill est, en effet, non pas une œuvre close sur elle-même, mais un immense work in progress : un ou deux films selon les points de vue, un ensemble ouvert à toutes sortes de remontages, un récit sans véritable fin, un univers aux multiples extensions possibles (Tarantino a évoqué l’hypothèse d’une suite qui serait centrée sur la fille d’une des victimes de The Bride). On a raconté que sur le tournage, Tarantino était en permanence prêt à lancer de nouvelles idées et à tourner de nouvelles scènes. Il en est résulté un film au prétexte basique (la vengeance) et à la structure parfaitement libre, apparaissant, au bout du compte, comme une suite de brillants courts métrages, de variations disjointes autour d’un thème central. Une impression renforcée par la volonté de Tarantino de briser la continuité narrative en mélangeant les temporalités. Boulevard de la mort, avec ses deux versions et sa construction en deux segments parfaitement autonomes, uniquement réunis par la figure centrale du tueur, approfondissait cette direction. Enfin, Inglourious Basterds apparaît aujourd’hui comme une sorte d’aboutissement de cette démarche. Contrairement à ce qui a été dit, le film n’est pas une histoire de vengeance, il n’est pas le récit d’un groupe de tueurs de nazis, ni l’histoire d’une projection un peu particulière. Il est tout cela à la fois : une suite de saynètes présentées comme des chapitres qui ne sont pas destinés à faire progresser une intrigue mais à procurer un plaisir direct au cinéaste, et normalement au spectateur.

En définitive, il est possible de considérer Pulp Fiction comme la véritable matrice du cinéma de Tarantino, car c’est l’œuvre dans son ensemble qui tend désormais à s’identifier à ce projet en devenant une sorte d’immense monde pulp, constitué d’une infinité de récits, drôles ou sanglants, sans début ni fin, n’ayant entre eux que des connexions thématiques.

Pierre-Simon Gutman