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Rencontre avec Michael Haneke On va voir...

Michael Haneke s’est fait connaître avec des films interrogeant l’usage domestique de la vidéo, la violence des images et leur libre circulation (Benny’s Video, Funny Games, Caché). À l’heure où ces problématiques envahissent le cinéma, il a choisi de s’en détourner provisoirement : il se donne un délai de réflexion.

 

Sur la vidéo, je pense avoir dit tout ce que j’avais à dire. En revanche, Internet est un thème qui m’intéresse et auquel je réfléchis beaucoup. Car il est évident qu’Internet a vraiment changé notre vie en profondeur, comme la télévision dans les années 1950-60, comme l’automobile auparavant. Or, chaque invention nous met face à de nouvelles situations. Cela peut se révéler dangereux, car les évolutions technologiques avancent plus vite que leur époque et lorsqu’on est dépassé par quelque chose, on devient anxieux, agressif aussi. Il faut donc se confronter aux problèmes que cela engendre. Mais il est très difficile de penser ces situations tant que l’on est “dedans”. On peut éventuellement y réfléchir pour soi-même, mais lorsque l’on s’exprime dans une œuvre artistique, on a une certaine responsabilité vis-à-vis du sérieux de ces thèmes.

Pour l’instant, je n’ai pas trouvé d’idée qui m’ait convaincu et qui me permette de dire quelque chose sur Internet, tout en racontant une histoire. Il faut d’abord définir un “accès cinématographique” vers ce sujet, trouver comment filmer un ordinateur, car ce n’est pas un objet très cinématographique. On m’a souvent reproché de dénigrer la vidéo dans mes travaux, ce qui est complètement idiot. Je sais bien que l’on peut faire des choses formidables avec la vidéo. Simplement, le cinéma est un art dramatique, et il n’est donc pas très pertinent de l’utiliser pour confirmer des choses évidentes et positives. Il est plus intéressant de se pencher sur les aspects négatifs. Pour Internet, c’est pareil : j’en perçois bien les aspects positifs, mais ce n’est probablement pas de cela que je parlerai.

Internet a un double avantage pour le spectateur : sa richesse de contenu et son accessibilité. Avec le cinéma, l’offre est beaucoup plus limitée. D’ici quelques années, il sera très facile d’accéder à toute l’histoire du cinéma, en un clic… Cela risque de changer la situation des salles de cinéma davantage que celle des réalisateurs : elles devront innover pour concurrencer le “cinéma chez soi”. Car, dans quinze ans, l’équipement cinématographique ne coûtera plus rien. La télévision, elle aussi, était très chère quand elle est apparue. Or, à présent elle est partout. Je me souviens que lorsque j’étais étudiant, on allait la regarder dans des restaurants ou des cafés. Maintenant, c’est inimaginable ! Il en sera sans doute de même avec les projections privées : comme dans Fahrenheit 451 de Truffaut, tout le monde aura son mur avec des images.

D’un point de vue artistique, Internet permet une plus grande diversité. Grâce à lui, on va voir débarquer un immense vivier de talents qui n’auront pas eu besoin de recourir au processus de production traditionnel pour faire leur film. Inévitablement, cela devrait nous faire découvrir de nouvelles choses. Mais le risque, bien sûr, c’est qu’ensuite, ces gens voulant eux aussi avoir du succès, nous entrions dans un cycle classique d’abaissement du niveau artistique.

Propos recueillis par Michael Ghennam et Pierre-Simon Gutman, le 24 février 2009