Rechercher du contenu

La mort d’un personnage Michael Jackson (1958-2009)

Et bien oui, même nous, nous en parlons : Michael Jackson est mort. Mais en fait, pourquoi traiter cette nouvelle dans une revue de cinéma ? Ce n’est certainement pas pour le Michael Jackson acteur, dont la carrière n’a été qu’une hypothèse contrariée et finalement inexistante. C’est un peu plus pour le Michael Jackson “producteur”, c’est-à-dire celui qui a entraîné des cinéastes prestigieux (John Landis, Martin Scorsese) dans l’aventure du vidéo-clip ; et a ainsi apporté une contribution majeure à l’avènement du clip comme forme esthétique, ce qui allait ensuite influencer de façon décisive (et parfois regrettable) le cinéma. Mais par-dessus tout, ce que l’on peut regretter avec la mort de Michael Jackson, c’est la disparition d’un fabuleux personnage de cinéma !

Car avant toute chose, Michael aura été la vedette d’une superproduction qui a été projetée sur le monde et non sur les écrans, une figurine tragique dont la vie se sera déroulée au croisement de plusieurs films, de plusieurs genres, de plusieurs mythologies, mais définitivement en dehors de la réalité. Il est d’ailleurs symptomatique de voir à quel point l’annonce de sa mort a pu surprendre. Si on y réfléchit il est vrai que Jackson s’était embarqué dans un processus d’autodestruction qui – même s’il substituait au bon vieux “sexe, drogue et rock’n’roll” la plus énigmatique trilogie “pédophilie, antidépresseurs et chirurgie esthétique” – conduisait de façon assez logique à un dénouement prématuré. Pourtant, on n’avait pas anticipé qu’il puisse mourir, et on se retrouve un peu sidéré. Parce qu’apprendre la mort de Michael Jackson avait finalement aussi peu de sens que d’apprendre la mort de Mickey Mouse. Pour n’importe quel habitant du monde âgé de moins de quarante ans, Michael Jackson n’était pas un artiste vivant dans le même monde que nous, mais un élément du décor, une sorte de composante fixe de la vie moderne, au même titre que Windows ou Coca-Cola. On l’a appelé Bambi ou Peter Pan : Disneyland était pour lui comme pour personne ce “vieux pays natal” dont parle Arnaud Des Palières. L’histoire de sa vie, c’est celle d’un enfant projeté dès le berceau dans un univers de fiction surplombé de mille caméras. C’est donc l’histoire du Truman Show. C’est aussi l’histoire d’un pur produit de la culture Black, poulain prodige de l’écurie Motown au sein d’un groupe dont le nom est encore utilisé aujourd’hui pour désigner la coupe afro (la “coupe à la Jackson 5”), qui, à force de défigurations chirurgicales (réalisées dans le but de ne plus être le fils de son père), a fini par devenir une sorte de Blanc mutant. C’est donc un scénario en or pour Cronenberg. C’est aussi l’histoire d’un petit garçon qui à l’âge de 11 ans était une sorte de petit monstre de maturité, dansant avec autant de sensualité que James Brown, chantant des choses assez un peu de son âge en donnant de la voix par-dessus des machines de guerre rythmiques. C’est l’histoire du processus de régression de ce petit garçon, qui a fait tout le chemin à l’envers jusqu’à se retrouver enfermé, autour de la quarantaine, aux confins de l’enfance, et alors stigmatisé comme un monstre d’immaturité. C’est donc L’Étrange histoire de Benjamin Button.

La question que l’on peut se poser, à présent, c’est de savoir combien de temps il faudra attendre pour qu’un Michael Jackson, le film déboule sur nos écrans. En effet, même sans parler de toutes les bonnes raisons financières qu’il peut y avoir à faire ce film, il est évident que la vie de Michael Jackson contient absolument tous les éléments pour fabriquer l’absolu du biopic à l’américaine, avec son mélange de mélo lacrymal et de success-story édifiante. Mais il y a aussi dans cette histoire une part de monstruosité et une aura mythologique, qui, entre les mains d’un artiste, pourraient donner une sorte de conte cauchemardesque potentiellement assez fascinant. Hélas, il est à craindre que ce film-là, il faille se contenter de l’imaginer, en grappillant des séquences sur YouTube et en faisant son montage soi-même…

Nicolas Marcadé