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Entretien avec Patrick Brion Il n'y a plus de passeurs

Il est, depuis 1976, la voix inimitable du « Cinéma de minuit ». Évoquer avec Patrick Brion son parcours, c’est (re)découvrir une cinéphilie marquée par le goût de la transmission et des surprises. C’est aussi suivre, depuis un point d’observation privilégié, trente ans d’histoire du cinéma à la télévision.

Comment s’est construite votre cinéphilie ?
Je dis volontiers que j’ai fait mes classes à la Cinémathèque – période Langlois – et l’école buissonnière dans les salles de cinéma, ces salles de quartier aujourd’hui disparues qui étaient de formidables lieux d’échanges et où l’on pouvait voir absolument de tout. À la Cinémathèque, Henri Langlois a été un passeur vraiment exceptionnel. Je me souviens,
à l’époque de la rue d’Ulm, que les programmes étaient écrits sur des petites feuilles ronéotypées. Le verso était vierge et je m’en servais pour prendre des notes. En faisant le tri il y a quelques années dans ces papiers, j’ai été frappé de voir la manière dont les cycles étaient pensés, chose dont je n’avais pas forcément conscience sur le moment : des films très différents se répondaient parfaitement les uns les autres. Faire un cycle sur Hitchcock, avec trois ou quatre films, c’est facile. Mais créer des connexions subtiles – presque subliminales – entre des œuvres, des réalisateurs et des époques différents, là, ça devient formidable. Et c’était ça le coup de génie du programmateur qu’était Langlois.

Le « Cinéma de minuit » a débuté en 1976. Comment est née l’émission ?
Elle vient directement du « Ciné-club » de la deuxième chaîne, créé en 1971 à l’initiative du président de l’époque, Pierre Sabbagh. Ce ciné-club était présenté par mon ami Claude-Jean Philippe qui, après l’éclatement de l’ORTF, a continué sur Antenne 2 pendant que je créais le « Cinéma de minuit » sur FR3.

Quels ont été les rapports entre ces deux ciné-clubs ?
Nous nous connaissions très bien avec Claude-Jean et il n’y a jamais eu le moindre conflit de programmation. La répartition des tâches était très intuitive. Je connaissais ses goûts et lui les miens. Lui : plutôt Eustache et Rivette. Moi : plutôt Tod Browning et Clarence Brown. Nous savions que, si nous diffusions un Renoir, il prendrait plutôt La Règle du jeu et moiNana. Ou, dans le cas d’Hitchcock, il opterait pour Vertigo et moi pour les muets ou la période anglaise, etc. Nous n’avons pas eu besoin d’un Yalta cinématographique !

Est-ce que, dès le départ, le « Cinéma de minuit » a reposé sur une ambition pédagogique ?
Avec l’héritage de la Cinémathèque, j’ai toujours fait en sorte de privilégier le principe des “cycles”. Ce n’est pas parce qu’on trébuche sur des copies qu’on les met à la suite. Je crois aux vertus pédagogiques des séries. Avec l’idée, également, de créer des effets de surprise. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est de mélanger des films reconnus – les classiques incontournables – avec des films plus rares, qui ont pu passer inaperçus ou qui ont fini par être oubliés, mais que j’ai la chance d’avoir vus, parce que c’est mon métier, ma culture. Et là, en général, on se heurte à d’énormes problèmes…

Par exemple ?
Je mène toutes sortes de batailles… Il arrive qu’on me dise : “Le laboratoire refuse de tirer de nouvelles copies tant que la société de production – qui a fait faillite il y a bien longtemps ! – ne rembourse pas ses dettes”. Ou encore : “Le film que vous cherchez n’existe plus”. Quelqu’un d’autre se découragerait, renoncerait. Moi, j’ai vu le film, je sais ce qu’il vaut et je m’acharne. Et puis, il y a l’éternelle question des ayants droit. Certains s’imaginent qu’ils peuvent tirer un meilleur profit avec une édition DVD ou en ne cédant leurs droits que pour un remake. Résultat, ils bloquent toute rediffusion ! Une anecdote : il y a une vingtaine d’années, je voulais repasser Quai des Orfèvres. Le distributeur me fait savoir qu’il ne peut renouveler les droits du roman de Stanislas-André Steeman… Allons bon ! Pourquoi ? J’appelle la veuve Steeman qui m’explique : “Vous savez ce que j’ai lu au moment de la dernière rediffusion du film ? Que Clouzot avait fait un chef-d’œuvre à partir d’un très mauvais roman de mon mari. Et bien, ce chef-d’œuvre, il ne passera plus jamais !” Heureusement, depuis, le problème s’est réglé… Je dois dire que toutes ces démarches m’excitent plutôt. J’ai fait, à mes débuts, des études de droit qui me servent énormément. Le tout, c’est de ne pas être pressé. Le temps, la patience, la persévérance discrète, ont toujours tendance à jouer en ma faveur.

Il y a donc dans votre travail une dimension patrimoniale, au sens d’une conservation, d’une sauvegarde physique des films…
La question des copies est primordiale. Aujourd’hui, elles ont pratiquement disparu. Avant, avec le « Cinéma de minuit », nous tirions systématiquement une copie sous-titrée pour chaque film diffusé, que nous rendions ensuite au distributeur. C’est pour cette raison que l’on pouvait voir dans certaines salles d’art et essai des films sous-titrés en jaune, qui venaient de nos copies. Aujourd’hui, malheureusement, nous diffusons en BétaNum, donc il n’y a plus de tirage. Autrement dit, la responsabilité de nouvelles copies revient aux salles qui n’en ont pas toujours les moyens…

Avez-vous conscience du public qui regarde le « Cinéma de minuit » ?
Les relevés d’audiences, qui ne prennent pas en compte les enregistrements au magnétoscope, sont en général assez décevants comme vous pouvez l’imaginer à cette heure de diffusion. Récemment, j’ai reçu un appel d’un spectateur qui était tombé par hasard sur Lucky Girl de Murnau. Je lui explique qu’il s’agit d’un très grand cinéaste, etc. Et il me répond : “Mais je m’en fous ! Je voulais juste vous dire que je n’avais jamais été aussi ému par un film…” Et il a raccroché subitement comme s’il en avait trop dit. Voilà qui me touche, voilà qui me donne l’impression de ne pas être tout seul dans le désert. Cet homme a eu un choc cinématographique, comme nous avons pu en avoir, les uns les autres, à la Cinémathèque. Ma vocation est là : donner la possibilité à des personnes de voir des films qu’ils n’auraient jamais vus sans ça.

Comment expliquer la longévité de votre émission ?
Le « Cinéma de minuit » n’était qu’une case parmi toutes celles dont j’avais la responsabilité en tant que responsable de la programmation cinéma de FR3. C’est peut-être cette double casquette qui a sauvé l’émission… Mais, vous savez la notion de longévité est relative. Il y a parfois des personnes qui me disent : “Quel dommage que le « Cinéma de minuit » se soit arrêté” !

Comment considérez-vous la profusion actuelle de films (à travers le marché DVD, les chaînes spécialisées, etc.) ?
Ce que j’observe surtout, de plus en plus, c’est un phénomène d’avachissement de la critique. D’où vient tel réalisateur ? Qu’est-ce qu’il a fait avant ? Dans quel contexte ? Plus personne ne s’en soucie… Il n’y a plus de passeurs, comme avant dans les ciné-clubs, à la Cinémathèque, etc. Résultat – et c’est paradoxal à l’heure des chaînes de multidiffusion et de l’explosion de l’offre DVD -, le public n’a plus aucun repère. Et il finit par tomber dans le “tout se vaut”…

La télévision peut-elle jouer ce rôle de passeur, peut-elle transmettre le goût du cinéma ?
Plus dans les émissions de cinéma, en tout cas. C’est une question que je connais bien puisque je suis entré à l’ORTF en tant qu’assistant de production de « Cinéastes de notre temps » d’André S. Labarthe et Janine Bazin en 1966. C’était une époque bénie des Dieux. Imaginez que nous disposions d’une salle de montage à l’année ! Notre seule obligation était de produire une émission par mois. Pour le reste, c’était carte blanche. Rien à voir avec les émissions actuelles dites “de cinéma” qui ne sont que des exercices de promotion. On y voit la bande annonce de tel film qui va sortir et quelqu’un vous dit : “Quel plaisir de tourner avec Gérard ! Catherine était vraiment formidable !” « Cinéastes de notre temps » consacrait ses émissions à Pasolini, Walsh, Vidor… Mais la difficulté première était déjà, comme aujourd’hui, celle des extraits. Pour l’émission consacrée à Samuel Fuller, je me souviens que, devant le refus de la Warner de nous autoriser à utiliser des extraits des Baroudeurs attaquent, nous avions dû ruser en n’en gardant que le son. Il n’y a pas de droit de citation au cinéma comme en littérature. Après « Cinéastes de notre temps », il y a eu « Cinéma cinémas » en 1982, qui a été une émission très intéressante. Claude Ventura, Anne Andreu et Michel Boujut s’étaient arrangés pour contourner la question des extraits : ils allaient sur les tournages, filmaient un réalisateur à sa table de montage, etc.

Voyez-vous le « Cinéma de minuit » comme une manière d’éviter cet écueil (puisque vous montrez
le film dans son intégralité), tout en conservant le rôle du “passeur” ?

Je considère pleinement le « Cinéma de minuit » comme une émission de cinéma, même si la plupart ne le voit pas ainsi. Je ne fais aucun commentaire critique, il est vrai. Mais le fait de choisir les films, de les agencer d’une certaine manière est une forme de travail critique.

Cela signifie-t-il que vous ne diffusez que des films que vous aimez ?
Il m’arrive de passer des films que je n’aime pas. 8 1/2 par exemple. J’aime beaucoup Fellini, mais pas spécialement ce film-là. En même temps, d’aucuns le considèrent comme un chef-d’œuvre et je ne vois pas de quel droit je me permettrais de ne jamais le montrer. J’essaie donc de maintenir une certaine objectivité, étant admis la subjectivité de mes choix et de mes cycles…

Quelle influence l’évolution des autres cases cinéma a-t-elle eue sur le « Cinéma de minuit » ?
Pour des raisons que j’ignore, qui ont peut-être à voir avec l’éternelle méfiance de la télévision envers le cinéma, mais qui s’appuient aussi sur des chiffres (les films font de moins en moins d’audience), on a fini par se persuader que certaines œuvres ne pouvaient plus plaire à un public de première partie de soirée. Ça veut dire : plus aucun Renoir, plus aucun Lang ! Ou plus aucun film en Noir & Blanc ! Alors, évidemment, je ne vais pas me mettre à programmerLa Vache et le prisonnier dans le « Cinéma de minuit » ! Mais il ne s’agit pas non plus de ne plus jamais montrer La Grande illusion, La Bête humaine ou Les Enfants du paradis… Donc, il faut trouver un moyen de les intégrer intelligemment dans ma programmation. Les générations se succèdent, le public se renouvelle et il ne faut pas priver les jeunes des grands classiques.

Propos recueillis par Cyrille Latour, le 14 novembre 2008