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Entretien avec Pascale Ferran Mettre en rapport

Février 2007. En recevant le César du scénario pour Lady Chatterley, Pascale Ferran prend la parole pour dénoncer un dysfonctionnement dans le système de financement du cinéma français, dont l’un des symptômes serait l’effacement progressif du “cinéma du milieu”. Un groupe transversal, le Club des 13, se met alors en place pour prendre le temps de mener une réflexion approfondie sur l’ensemble du secteur et formuler des propositions concrètes. En mars 2008, ils publient un rapport : « Le milieu n’est plus un pont mais une faille ». Février 2009. Pascale Ferran a accepté de nous recevoir pour faire le point sur ses deux dernières années.

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Fiches du Cinéma : Pouvez-vous resituer votre prise de parole aux César et la genèse du rapport du Club des 13 ?

Pascale Ferran : Je me souviens bien quand ça s’est mis à me trotter dans la tête parce que c’est un moment précis. C’était quelques semaines avant les César, en janvier. Je sortais de deux ans d’immersion presque sous-marine dans la fabrication de Lady Chatterley. Le film était sorti en novembre. Cela faisait dix ans, depuis L’Âge des possibles, que je n’avais pas accompagné de films en salles et j’étais très troublée par les changements qui étaient advenus dans les domaines de la distribution et de l’exploitation, notamment l’accélération de la rotation des films. Les difficultés de production, je les connaissais mieux, puisque je n’avais pas réussi à monter un projet précédent. Mais là j’ai vécu de l’intérieur le fait qu’à d’autres maillons de la chaîne, la situation s’était beaucoup dégradée. Et puis j’étais frappée d’entendre des discours très proches de la part de personnes travaillant dans des secteurs du cinéma pourtant assez distincts. Tous faisaient un constat très simple : il leur devenait de plus en plus difficile de bien faire leur travail. Du coup, chacun tapait sur son voisin : le scénariste en voulait au producteur, le producteur au distributeur, le distributeur à l’exploitant, etc. Et donc, un jour, j’ai rencontré Patrick Sobelman, un ami producteur, en sortant d’un colloque sur les aides à l’écriture, et je lui ai dit qu’il serait peut-être intéressant de créer un groupe de travail, qui, au lieu de penser par secteur, considérerait la chaîne dans son entier. S’il m’avait dit que j’étais complètement dingue, ça se serait sans doute arrêté là. Mais il m’a répondu qu’en effet, cette réflexion par secteur lui semblait de plus en plus infructueuse. Quelques semaines plus tard, il y avait les César. Je sentais que le film avait des chances de remporter le César du scénario, et j’avais décidé de ne faire mon discours que si nous avions celui-là, le prix étant remis en début de soirée, à un moment où la disponibilité d’écoute est encore bonne. J’ai écrit le texte toute seule dans mon coin, alors que rien n’était encore lancé, mais avec l’idée, plus ou moins dans l’air,
d’un groupe de travail.

Avec la difficulté que vous aviez eu à monter votre film, vous n’avez pas hésité à vous lancer dans
ce projet de réflexion ? Car cela prend du temps, de la concentration, de l’énergie…

Si je m’étais dit qu’en faisant ce discours aux César et en initiant ce groupe, je serais encore en train d’en parler avec vous deux ans plus tard, c’est sûr que je n’aurais sans doute pas commencé ! Mais la vérité est que je ne m’attendais pas du tout à ce que mon discours aux César ait un tel retentissement, aussi bien dans la presse que dans
la profession. Très vite, le texte a commencé à circuler, par Internet, y compris à l’étranger : plein de gens se le réappropriaient, comme s’il répondait à une problématique qui était dans l’air pour tout le monde. La création du groupe devenait plus nécessaire que jamais. Avec Patrick Sobelman, puis Denis Freyd, Cécile Vargaftig et Fabienne Vonier, nous avons donc commencé à réunir une chaîne de dix-quinze personnes, par amitié ou par capillarité.
J’ai appelé Jacques Audiard et Claude Miller. D’autres réalisateurs, plus proches ou que je connaissais mieux, n’étaient pas disponibles, mais je trouvais ça intéressant justement de le proposer à des cinéastes qui pourraient apporter d’autres points de vue, ou qui, comme Claude, soient d’une autre génération que la mienne. Ils ont accepté tout de suite, en disant simplement que s’ils s’ennuyaient, ils partiraient. Et le petit miracle, c’est qu’à la deuxième réunion (la première n’était qu’une sorte de tour de table), on a commencé à parler dans le détail des problèmes liés
à la période d’écriture et c’était passionnant. Ceux qui n’étaient ni scénaristes ni réalisateurs, c’est-à-dire les exploitants, les exportateurs et même les distributeurs et producteurs, étaient sidérés par l’étendue des difficultés. Ensuite, cela n’a pas cessé de se renforcer : la confiance aidant, la liberté de parole s’est élargie. Il faut dire que nous étions dans une confidentialité absolue : c’était le seul pacte entre nous. C’est vite devenu un travail enthousiasmant, parce qu’il est très rare d’avoir un lieu où l’on puisse vraiment réfléchir à ses propres pratiques, y compris, parfois, avec de réels antagonismes entre les secteurs. Cela nous a donné à tous l’énergie de poursuivre et, au bout de quatre mois de réunions, à raison de 4h deux fois par mois, nous avons décidé de commencer à réfléchir à des propositions.

Jusque-là, ces réunions de travail n’avaient pas de finalité précise ?
Si, nous avions en tête dès le départ que ce serait bien d’en arriver à des propositions mais il nous semblait décisif que cela ne vienne qu’en second. Rester dans le constat le plus longtemps possible, être à l’écoute des difficultés de chacun, chercher à comprendre comment ces difficultés se relient d’un secteur à un autre, etc. Nous nous disions – et nous avions raison – que si nos constats et nos analyses étaient les bons, des propositions naîtraient d’elles-mêmes. De mars à juin, nous avons donc travaillé sur les constats, puis à partir de juillet, nous avons fait des réunions sur les propositions. Nous étions tous conscients que l’existence du CNC est une chance et que le système de soutien au cinéma a été, au départ, extrêmement bien conçu. Donc, à partir du moment où l’on considère qu’il y a des dérives ou des inadaptations mais que les fondations sont bonnes, il devient assez simple de faire des propositions pour améliorer le système. Lorsqu’on a abouti à un certain nombre de propositions, nous avons décidé de nous arrêter là, conscients que le groupe n’avait pas vocation à soulever toutes les questions et qu’il y avait urgence à passer à la rédaction d’un rapport qui rendrait compte de nos travaux le plus largement possible.

Avant la publication du rapport, le CNC s’est-il intéressé à vos travaux ? Si oui, sous quelle forme ?
Pour nous, le CNC est un peu la maison du cinéma, et donc, d’une certaine façon, la nôtre. Après les César, nous avons rencontré Véronique Cayla pour lui dire que nous allions créer ce groupe de travail transversal. Un groupe indépendant, “autoformé”, et travaillant dans la confidentialité. Nous lui avons demandé une salle pour nous réunir
et la possibilité d’avoir accès à toute la réglementation sur le cinéma, y compris en recourrant aux explications des responsables du CNC pour les différents secteurs. Véronique Cayla a accepté tout de suite, en nous demandant juste d’avoir la primeur de nos conclusions. Ce qui allait de soi. Il y avait donc une sorte de bonne entente, mais en toute indépendance.

Durant vos discussions, que ce soit dans la phase de constat ou au moment de formuler des propositions, y a-t-il eu des points de blocage, de divergence ?
Pas réellement parce que notre méthode n’était pas basée sur la friction ou la polémique mais sur l’écoute de l’expérience de chacun. Chaque fois qu’il y avait des divergences d’analyse, cela voulait dire que notre constat n’était pas assez affiné. Alors on creusait encore ou on y revenait plus tard. Ça n’est évidemment possible qu’entre des gens qui ont une véritable estime les uns pour les autres. Parce que c’est l’estime ou l’amitié qui fait que si tu n’es pas spontanément d’accord avec ton voisin, tu prends le temps de l’écouter ou de te mettre à sa place pour le comprendre. Au moment de la rédaction du rapport, j’ai eu sans doute une parole prépondérante parce que je supervisais la rédaction de chaque chapitre qui était pris en charge par différents membres du groupe. Les propositions, en revanche, ont toutes été adoptées à l’unanimité. Nous souhaitions qu’elles aillent toutes dans le sens de l’intérêt général du cinéma, et qu’elles puissent fédérer beaucoup plus que treize personnes, afin qu’elles aient des chances d’aboutir. Nous avons donc été à la recherche du plus grand consensus possible entre nous, ce qui est une stimulation intellectuelle extrêmement intéressante. Une des questions qui ne faisait pas l’unanimité au sein du groupe, c’est la fameuse loi anti-trust américaine : couper complètement le cordon entre les diffuseurs
d’un côté (télévision et Internet) et les producteurs de l’autre. Cela voudrait dire que les télévisions ne pourraient plus être coproductrices, qu’elles se contenteraient d’acheter les films comme le fait Canal+. Certains d’entre nous continuent à penser que ce serait l’idéal, mais tout le système de financement du cinéma français a été pensé à l’inverse de cela. Et l’on a donc décidé d’en rester à des propositions qui ne remettent pas en cause l’équilibre général du secteur mais qui puissent être une vraie bouffée d’oxygène pour tous ceux dont le cinéma est l’activité principale, que ce soit lors de la fabrication des films ou lors de leur commercialisation.

À terme, les télévisions ne demanderont-elles pas d’elles-mêmes leur désengagement ?
C’est bien possible. On sent bien, en particulier du côté des télévisions privées, une tendance qui pourrait aller dans ce sens. C’est une des raisons pour lesquelles nous pensions qu’il était intéressant de prendre de l’avance sur le sujet. Que cela ne soit pas un désengagement subi par le secteur du cinéma mais pensé par lui. Pour l’instant, nous n’en sommes pas là, mais la profession ne pourra pas éternellement faire l’économie de cette question-là. Pour rester dans la dialectique cinéma / télévision, ce que nous avons, à mon avis, sous-estimé dans le rapport (le spectre des questions était tellement large que nous en mettions quelques-unes de côté pour y revenir plus tard, et finalement – avec regrets – nous ne nous sommes jamais réellement penchés sur celle-ci), c’est la responsabilité des chaînes – et en particulier du service public – sur la façon dont on parle du cinéma à la télévision. Ils ne font aucun travail l’éditorialisation sur les films qu’ils diffusent, même ceux qu’ils coproduisent, et il n’y a plus aucune vraie émission de cinéma. Historiquement, on peut presque se demander si le début des soucis, ce n’est pas la suppression d’une émission telle que « Cinéma Cinémas », c’est-à-dire une émission qui n’était pas dans la promotion des films au moment de leur sortie mais qui faisait partager l’amour du cinéma aux téléspectateurs, qui participait d’une forme d’éducation à l’image. C’est une catastrophe quand l’idée du cinéma comme art de la mise en scène disparaît complètement des écrans de télévision.

Mais s’il n’y avait plus ou peu de télévision dans le financement du cinéma, la situation ne serait-elle pas trop précaire ?
Ah, mais il n’a jamais été question pour nous que la télévision n’investisse plus dans le cinéma. Ce à quoi nous réfléchissions, c’était à la façon dont ces investissements pourraient se décliner autrement.

À la parution du rapport, quel était votre objectif premier : était-ce de faire adopter
les propositions ? Ou de faire entendre le constat ?

L’un ne pouvait pas aller sans l’autre, de toute façon. Mais le principal, dans un premier temps, c’étaient les constats. L’un des gros enjeux du rapport, c’était son travail de formulation des problèmes et de leur enchaînement. Nous souhaitions que les gens puissent se reconnaître dans la description des difficultés, avec l’espoir que cela permette une libération de la parole – y compris pour critiquer certains aspects de nos constats. Or, cela, nous avons vu très vite que ça fonctionnait. Nous avons d’abord distribué le rapport à une centaine de personnes, proches ou dont il nous semblait important de recueillir le point de vue, puis il s’est diffusé rapidement par cercles ou par réseaux. Et l’on voyait bien que cela produisait plutôt de l’énergie et de l’envie de se battre alors même que le diagnostic était plutôt déprimant. Ensuite il fallait faire en sorte, si on voulait avoir une chance que cela débouche sur des réformes, que le mouvement ne puisse plus s’arrêter. Il y a eu ainsi deux événements importants : la conférence de presse au Cinéma du Panthéon, où nous étions une cinquantaine des premiers signataires et parmi lesquels toutes les professions étaient représentées. Puis, quelques jours plus tard, la remise du rapport à Christine Albanel, alors que le groupe de soutien s’était déjà élargi à 200 personnes. Il y avait Tavernier, Garcia, Lvovsky, Philibert, Klapisch, etc. Nous avions organisé ça très vite, en une après-midi, mais tout le monde avait été partant. C’était simple et joyeux, avec une vraie envie d’y aller tous ensemble. L’important, c’était de montrer au Ministère qu’il ne pouvait pas faire comme si ce rapport n’existait pas. Et de fait, une semaine après, ils ont missionné le CNC pour mener une réflexion sur la base de nos propositions. Le premier set était donc gagné. Il était décisif que le CNC soit missionné, afin que ce ne soit plus le truc de treize personnes, mais que cela concerne la profession tout entière. Et là a commencé le deuxième set.

Et où en est ce deuxième set ?
Il s’est conclu très récemment. En juin dernier, un premier groupe de travail a été constitué par le CNC pour réfléchir aux propositions concernant l’écriture et la production. Cette commission, beaucoup plus large que ne l’était le Club des 13, regroupait les organisations professionnelles ou syndicales des secteurs concernés : les quatre organisations d’auteurs (UGS, SACD, SRF, ARP), le syndicat des agents et trois syndicats de producteurs (SPI, APC, UPF) – l’API (regroupant Pathé, Gaumont, UGC et MK2) n’ayant pas voulu y participer. Il y avait aussi trois ou quatre membres du Club des 13 et six ou sept personnalités transversales, dont Manuel Alduy de Canal+ et Daniel Goudineau de France 3 Cinéma. Là aussi, la méthode, basée avant tout sur l’écoute, s’est progressivement mise à fonctionner, de nouvelles propositions sont apparues, certaines ont recueilli un assez large consensus. Après huit ou dix réunions, le groupe a remis en décembre ses conclusions au CNC , qui, lui, a rendu son arbitrage il y a trois semaines. La Ministre de la Culture, Christine Albanel, a validé la plupart des mesures, il y a quelques jours. Cela devrait passer par décret dans les mois qui viennent. D’autre part, un deuxième groupe de travail doit être mis en place en juin ou à la rentrée sur la question des mandats de commercialisation des films : distribution en salles, édition vidéo, export.

Concernant la partie production, la principale aide sélective (l’Avance sur recettes) fait l’objet de beaucoup de reproches. Or, vous ne remettez pas en cause son mode d’attribution. Pourquoi ?
L’Avance a toujours fait l’objet de nombreuses critiques parce qu’elle fédère contre elle, tous ceux – et ils sont forcément nombreux – qui l’obtiennent trop rarement, voire jamais. Mais l’Avance n’a pas vocation à aider tout le cinéma français, cela c’est le soutien automatique à la production qui s’en charge. L’Avance a pour mission d’aider les films les plus innovants, les plus singuliers, les plus ambitieux artistiquement. Alors, en effet, on ne remet pas en cause son mode d’attribution, tout simplement parce qu’on pense que cela ne marche pas si mal. Et d’ailleurs, quand on regarde la liste des films sortis ces derniers mois qui l’ont obtenue, que ce soit Entre les murs, Un conte de Noël, Louise-Michel, Le Silence de Lorna, Aide-toi le ciel t’aidera, L’Autre ou Versailles, pour citer les premiers qui me viennent à l’esprit, il n’y a vraiment pas à lui reprocher quoi que ce soit. Pour autant, nous pensons qu’il serait bon de mener une réflexion au sein du CNC dans le but de l’améliorer là où c’est possible. Comment faire en sorte, par exemple, que les qualités de mise en scène du cinéaste, et en particulier ses courts métrages pour les premiers films, soient mieux prises en compte, par rapport à l’importance accordée au scénario ? Comment alléger la charge de travail des membres de la commission afin que davantage de réalisateurs, de producteurs ou de scénaristes, venant
d’horizons encore plus variés, acceptent d’en faire partie ? Il est très important que l’Avance redevienne un bien commun et pour mille raisons, notamment un cloisonnement important entre les différentes familles qui composent le cinéma français, ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui. Mais il y a aussi et surtout des raisons financières. Comme le montant de l’Avance pour chaque film aidé est faible, autour de 400 000 euros€ par film, les membres de la commission peuvent être parfois enclins à aider davantage des films à petit budget, pour lesquels l’Avance représente un pourcentage important du coût du film. Il faut absolument que sa dotation annuelle soit fortement augmentée et que le montant de l’aide varie, en fonction du budget du film et des autres financements obtenus. Cela nous semble le seul moyen pour qu’elle puisse jouer pleinement son rôle, en particulier pour les films d’auteur dits “du milieu” et pour les projets retenus qui n’ont pas de chaîne en clair dans leur financement. Le CNC s’est engagé sur une augmentation, mais non chiffrée pour l’instant. Nous n’obtiendrons jamais le doublement de l’enveloppe, mais elle est déjà passée de 20 millions d’euros à 24, depuis la rédaction du rapport. Il faudrait encore 8 à 10 millions pour que cela devienne une vraie incitation à écrire des films ambitieux artistiquement qui puissent être conçus sans avoir en tête les demandes implicites des télévisions, cette espèce d’autocensure qui, trop souvent, bride l’audace des projets.

Où en sont les choses maintenant, et plus particulièrement pour vous ? Avez-vous fait votre part du boulot ?
Je mets toujours du temps à sortir d’un film et à me projeter dans un nouveau. Donc, le temps consacré au Club des 13 n’était pas du tout un sacrifice pour moi. De toute façon, le groupe n’a jamais fonctionné sur le sacrifice, et c’est pour cette raison que cela a si bien marché. Aujourd’hui, je suis dans l’écriture d’un nouveau projet. Selon son avancement, je participerai au deuxième groupe de travail ou je passerai le relais. Ça ne sera pas difficile. Nous continuons régulièrement à tenir au courant des évolutions les 200 ou 300 personnes du groupe élargi. Le réseau existe vraiment.

Propos recueillis par Roland Hélié et Nicolas Marcadé, le 28 février 2009