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Entretien avec Marie Vermillard Renverser l'état d'esprit

Ex-collaboratrice de Desplechin, Klapisch ou Salvadori, Marie Vermillard vient du cinéma du milieu, mais a choisi, en tant que cinéaste, d’exercer davantage dans la marge, dans une économie plus restreinte mais un système plus libre. Face aux travaux du Club des 13, son cœur balance entre l’inquiétude (le milieu ne doit pas se prendre pour le centre du monde) et l’optimisme (car ce coup de force est sans doute un signe des temps qui changent).

Avez-vous suivi les travaux du Club des 13 ?

Pour prendre les choses chronologiquement, je me souviens d’abord de l’enthousiasme que j’ai ressenti en écoutant l’intervention de Pascale Ferran aux César, en 2007. J’étais très admirative du courage qu’elle avait pour mettre les choses à plat et rassembler les dysfonctionnements que nous ressentions tous, mais de façon diffuse. Un ou deux ans auparavant, par exemple, Jeanne Labrune avait très bien énoncé, dans un texte, l’idée de l’autocensure : le fait que des réalisateurs, pour pouvoir continuer à faire des films, finissent par accepter des règles du jeu qui ne leur sont pas naturelles (avoir un casting attractif, faire de la comédie, etc.). Pascale Ferran a montré avec une grande intelligence qu’un énorme trou était en train de se creuser entre un cinéma plus industriel et un cinéma plus artistique. J’adhérais à ce constat, j’étais donc très contente quand elle m’a appelée pour me consulter sur la partie distribution-exploitation. Puis, lors de cette consultation, j’ai commencé à sentir qu’il y avait du côté de la commission l’idée que les films n’existent que s’ils ont un public en salles, que s’ils produisent un résultat immédiat. Or pour moi il y a des auteurs partout : dans un cinéma qui ne va faire aucune entrée (ça peut être Duras hier ou Pierre Creton aujourd’hui) et dans un cinéma qui en fera énormément (là ça peut être, par exemple, Cronenberg ou Eastwood). Tout ça a un intérêt, et s’appelle le cinéma. Mon deuxième agacement est venu quand quelqu’un du Club des 13, dans une émission de France Culture, a repris les propos d’un journaliste de Libération que j’avais trouvés insupportables, qui disaient en gros : enfin on peut les écouter (Pascale Ferran et le Club des 13) car eux, ce ne sont pas des pleureurs ! Comme si la vérité venait de leur part parce qu’ils étaient dans le succès.
Ces réactions, Pascale Ferran s’en est expliquée plus tard, en disant qu’il y avait eu des confusions et des maladresses. Quand on est un groupe, tout le monde ne pense pas pareil et donc il y a des pensées qui s’échappent et qui n’appartiennent pas à tous. Ça, je le crois vraiment. Mais tout de même il y avait un peu cette idée-là, qu’un film sans public n’est pas un film. Et moi cette espèce d’incapacité à prendre en compte l’idée du temps, c’est quelque chose qui me fait peur. Mais ça me fait peur parce que ça apparaît dans tous les domaines de la société, ça n’est pas juste une histoire de cinéma. Ce sont des valeurs que j’ai, qui me tiennent à cœur, et donc à chaque fois que j’ai l’impression qu’elles ne sont pas considérées, ça me rend triste. Pour finir, j’ai tout de même signé “l’appel” du Club des 13, en décidant de faire un pari qui consistait à dire que leur analyse obligerait au moins le CNC et les politiques à se poser des questions de fond et que si l’on arrive à des mécanismes de régulation qui laissent un peu d’air pour un cinéma différent, peut-être que tout le monde en sortira gagnant.

Vous travaillez dans une économie relativement fragile : pensez-vous que si les propositions du Club des 13 sont adoptées, vos conditions de travail vont s’améliorer ?
Je ne pense pas que je serai directement concernée. Mais je crois que c’est en arrivant à défendre la place de la transmission dans la société, que l’on pourra faire bouger les choses. Je regardais récemment le « Cinéastes de notre temps » que Labarthe a consacré à Cassavetes. On voit bien qu’il était totalement dans la marginalité, mais on sent aussi qu’il y avait tout autour une sorte d’élan et de désir. Un élan de création et un désir de recevoir. Il y avait une stimulation qui faisait que, même dans la difficulté, ce cinéma-là pouvait exister. Ce que je veux dire c’est qu’à partir du moment où des films sont valorisés et reconnus comme une partie intéressante de la pratique artistique d’un pays, cela encourage d’autres gens à faire le même type de cinéma, même si c’est difficile. Personnellement, j’ai toujours pensé que le statut d’artiste devait être reconnu par la société, mais que ça n’était pas un métier. Quand tu es artiste, tu choisis une voie dont tu sais qu’elle va être compliquée. Il faut donc que tu saches trouver toi-même des solutions face à ces complications-là. En revanche, le devoir d’une société, c’est de reconnaître l’intérêt de ce travail et de le stimuler, de différentes façons. Cela peut être de façon matérielle, mais pas seulement. Il faut aussi qu’il y ait une valorisation, qui passe par cette idée de temps, cette idée que les choses se construisent, font ricochet, nourrissent le cinéma de distraction de la même manière que nous, nous allons piocher dans le cinéma de distraction pour nourrir notre cinéma, que tout se mélange et que ce mélange fabrique une image d’un pays ou d’une société.

À l’époque où ce cinéma plus marginal pouvait mieux exister, il y avait une sorte d’état de curiosité général. Est-ce que c’est toujours le cas aujourd’hui ?
Non. Mais c’est vraiment lié à ce qui a été mis en avant comme modèles et comme valeurs. C’est-à-dire que le modèle de la rébellion ou de la minorité qui a prévalu jusqu’aux années 1980 a cédé la place à un modèle unique, fondé sur des valeurs de réussite (souvent matérielles et quantitatives) qui ont balayé tout l’intérêt de ces contre-fonctionnements. Nous en sommes tous responsables. Les critiques sont responsables parce qu’ils n’ont pas toujours réussi à jouer leur rôle. Nous sommes responsables, à cause de tous ces problèmes d’autocensure. L’époque est responsable, les politiques n’en parlons pas, les producteurs et les exploitants le sont aussi, etc. Mais si nous sommes tous responsables, c’est parce que tout le monde en est arrivé à être convaincu que ce n’était que dans cette forme de réussite qu’on réussissait sa vie. Moi, j’ai toujours détesté le mot Ambition, parce que j’ai très vite compris qu’on l’employait toujours dans le même sens. Ça fait des années que l’ambition ne s’entend que par rapport à une réussite concrète, matérielle, et pas du tout comme une exigence par rapport au respect de tes désirs d’enfant, c’est-à-dire par rapport à des choses un peu plus compliquées. Au fil des ans, il est devenu impossible de dire : je n’ai pas cette ambition-là. Personnellement, c’est mon cas : je n’ai pas cette ambition-là, profondément ça ne m’intéresse pas. Et bien l’image qui m’est renvoyée par rapport à ça c’est que je ne suis rien. C’est la même chose pour les hommes politiques : on leur demande d’être des ambitieux mais dans le plus mauvais sens du terme. On leur demande d’être prêts à écraser le voisin dans le but d’atteindre un résultat qui est d’être élu, et puis basta. Ce qui compte, ça n’est pas leur philosophie, la manière dont ils vont gouverner un pays, mais simplement leur capacité à se faire élire : c’est ça l’ambition. Et si tu y arrives, tu es quelqu’un de bien, même si tu es une ordure. Je me souviens d’avoir entendu des réalisateurs dire que s’ils ne faisaient pas un film avec tant d’argent, ils n’existaient pas. Ils envisageaient l’argent comme un reflet de leur propre valeur. Alors que franchement, quand ensuite tu regardais leurs films, tu te disais : d’accord tu as de l’argent, d’accord tu as fait un film, d’accord les gens vont aller le voir parce que tu as tout fait pour qu’il y ait une sorte de grande connivence, mais ton film, il restera intrinsèquement inintéressant pour le reste des temps.

Le rapport du Club des 13 ne fait-il pas l’impasse sur le geste créatif et la crise esthétique du cinéma du milieu ?
Je pense que l’idée de lier tous les acteurs de la fabrication du film (le producteur, le distributeur, le vendeur à l’étranger et le réalisateur) est intelligente en termes de rapport de forces, mais que cela peut aussi empêcher d’être plus radical. Pour défendre des notions qui sont liées uniquement à l’acte de création, il faut d’autres alliances : entre des gens de la marge, du milieu et des gens du cinéma commercial. C’est donc très bien qu’il y ait des regroupements uniquement de réalisateurs et que des gens comme Salvadori ou Klapisch, par exemple, reviennent à la SRF pour défendre non pas leur pré carré mais une certaine idée de ce que doit être le cinéma dans sa diversité (qui reste une grande spécificité en France). Le Club des 13 se situe plutôt dans la limitation des dégâts, en utilisant et en faisant bouger – ce qui n’est déjà pas si mal – des systèmes de régulation pour permettre de préserver certaines valeurs.

Quel regard avez-vous sur le système des aides ?
Je pense que le CNC, dans sa philosophie de départ, est quelque chose d’assez remarquable, mais qu’il a été pris dans des logiques de lobbying, qui font que le sélectif ne joue plus son rôle de régulateur. Par exemple, je vois émerger dans des festivals de courts métrages des jeunes cinéastes passionnants, mais, depuis six-sept ans, ils ont un mal fou à passer au long métrage alors qu’il y a un nombre incroyable de premiers films qui se font. C’est du gâchis. Le CNC a vraiment un rôle à jouer, qui est autant philosophique que concret et qui consiste à accompagner non pas des résultats mais des talents.

L’augmentation des aides sélectives ne risque-t-elle pas d’aggraver la problématique de la rentabilité ?
C’est évident que l’idée du résultat, de manière très inconsciente, a désormais imprégné tout le monde. Il y a quelques années, personne ne parlait de la qualité d’un film à travers son résultat chiffré. Et puis on a vu arriver les étoiles, les nombres d’entrées, tous ces trucs quantitatifs qui finissent par diviser en créant une logique de compétition. Je trouve très bien d’augmenter l’avance sur recettes, mais si c’est pour donner plus d’argent à certains films parce qu’ils vont coûter plus cher et que le nombre de films aidés reste sensiblement le même, je ne suis plus d’accord. Il vaut mieux inciter à la création en ne mettant pas beaucoup d’argent mais en aidant tout de même des petits budgets, simplement pour les rendre possibles. À l’ACID, on s’aperçoit qu’il y a du cinéma très créatif – que personne ne voit – qui se fait quasiment sans argent. Et a contrario, il m’arrive souvent de me demander où est l’argent dans des films budgetés à 10 millions d’euros. Là aussi il y a un truc très vicieux. Les cachets des acteurs bankables sont un peu comme les parachutes dorés. C’est-à-dire qu’il y a une forme d’obscénité de l’argent qui, à un moment donné, s’est installée dans le système. Cependant, c’est terrible mais la crise est en train de changer beaucoup de discours. Il y a un an le discours des gens du Medef sur les parachutes dorés consistait à dire qu’il était absolument logique que les patrons partent avec tant d’argent puisqu’ils en avaient fait gagner énormément à la société, et que c’était même la preuve de leur ambition et de leur force. Aujourd’hui, il n’y a plus personne au Medef pour tenir ce discours-là. Alors, ils n’ont pas changé sur le fond, mais ça veut dire que la force en face d’eux est devenue plus forte. Voir comme ça le système s’écrouler va peut-être conduire les gens à retrouver le plaisir de ne pas être tout le temps dans les comptes, dans les chiffres. Je me dis que, finalement, l’époque elle-même va peut-être nous aider davantage que tout ce qu’on a essayé de faire pendant des années pour aller contre l’époque. Car à partir du moment où l’image de la réussite change, tout paraît de nouveau un peu plus possible.

Propos recueillis par Roland Hélié, le 3 mars 2009