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Entretien avec Lech Kowalski Changer de toile

Véritable ovni dans la toile, le site Camera War (camerawar.tv) propose chaque semaine des “films-chapitres”, petits bijoux d’insolence et d’impertinence à visionner au hasard (ou non). À la tête de ce projet : le documentariste punk Lech Kowalski, qui invente d’un coup un cinéma d’un nouveau genre. Libre et stimulant. Explications.

Comment est né le projet de Camera War ? D’une réaction contre l’industrie du cinéma ? D’une position morale face au statut actuel de l’image ?
J’estime qu’il faut repenser, dilater, étendre notre manière de faire des films. Nous vivons à l’heure du “storytelling”. C’est la société – ou plutôt les sociétés, les grandes compagnies… – qui dicte les histoires que nous devons raconter, tandis que l’on perd, au quotidien, le sens de l’Histoire. Nous vivons dans la réalité, mais nos vies sont devenues des fictions. Nous ne sommes plus dans un monde qu’il est possible de comprendre. Nous voilà suspendus comme des marionnettes. Qui tire les ficelles ? Voilà la grande question. Avec Camera War, mon idée est donc, non pas de chercher une histoire à raconter, mais de raconter les histoires sur lesquelles je tombe. Trouver une autre forme de récit dans ce fouillis d’histoires que je croise jour après jour.

Vous interviewez des anonymes dans des cafés, détournez une pub Burger King, suivez une manifestation néonazie dans une petite ville américaine ou racontez l’investiture d’Obama depuis la télé. Comment s’élabore votre démarche artistique ?
Le fait d’être est aussi important que la création elle-même. Quand je pointe ma caméra sur tel ou tel événement, lorsque je filme telle ou telle situation, il y a tout un jeu de correspondances entre mes propres “outils” créatifs et mes choix instinctifs. À partir de ce matériel, je construis des histoires plus conséquentes, je formule des idées qui me guident dans l’obscurité… Je dois en permanence reconsidérer la place que j’occupe par rapport à la réalité parce que la réalité n’est jamais aussi intéressante que ma capacité à la transformer en quelque chose de distrayant. Ce n’est pas du cynisme de ma part, mais du réalisme. Nous vivons une phase transitoire, un moment charnière de l’Histoire. Mais je suis trop impatient pour attendre que le prochain mouvement arrive.

“Le médium, c’est le message” avait prophétisé MacLuhan. En quoi le médium Internet influence-t-il votre travail ?
La forme est aussi importante que le contenu. Elle est justement ce qui permet au contenu d’être unique. La forme de mes films, que j’appelle des “chapitres” – comme ceux d’un recueil de nouvelles dont je serais l’auteur -, est libre. Mais il ne faut pas que ce soit juste de l’information. Ce qui m’intéresse, c’est d’interpréter, et non pas de transmettre, ce dont je suis témoin. Un chapitre doit divertir tout en produisant du sens. Mais bien sûr, une fois que l’on montre un événement, il devient aussi de l’information. Simplement, il ne s’agit pas de l’information prémâchée par les médias traditionnels, mais d’une information “organique”, parce que liée à son créateur, c’est-à-dire moi. Mon objectif est de développer avec les internautes une relation qui ne s’appuie pas uniquement sur les histoires que je raconte, mais aussi sur ma manière de les raconter. Ça passe par le style, la position de la caméra, le choix du sujet, la musique, une certaine intimité… Nous sommes tous devenus extrêmement suspicieux vis-à-vis de l’image. Et je pense que cette attitude détermine également la manière dont nous percevons la réalité dans son ensemble.

Quelle liberté vous offre Camera War par rapport à un projet de film traditionnel ?
Disons que je veux connaître des moments de satisfaction tangibles, palpables. Or c’est une expérience de plus en plus difficile à vivre parce que pratiquement tous les films, y compris les films d’auteur, sont soumis aux lois du marché. Camera War est un exercice pleinement, obstinément créatif, mais affranchi des contraintes qu’une diffusion au cinéma ou à la télévision m’imposerait. Je peux exprimer ma créativité sans chercher à la “vendre”. C’est un plaisir qui est l’exact opposé de celui que l’on nous a appris à considérer comme le seul et unique : le plaisir de la consommation.

Vous annoncez en parallèle qu’un long métrage sera écrit, réalisé et distribué en salles “en résonances” avec ces chapitres. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Je ne peux pas encore divulguer ce que sera ce film, mais il est au fond le projet qui sous-tend la totalité de Camera War. Ce qui est le plus important là-dedans pour moi, c’est : comment vais-je parvenir jusqu’à ce long métrage ?

Propos recueillis par mail par Cyrille Latour, mars 2009