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Entretien avec Laurent Cotillon L'identité web

De 1997 a 2007, Laurent Cotillon a assuré la rédaction en chef du mensuel Ciné Live, dont il avait participé à la création. Puis, il s’est tourné vers un autre défi : le lancement d’un site Internet entièrement consacré au cinéma (Toutlecine.com). Son parcours apparaît symptomatique d’un déplacement des enjeux, à la fois économiques et créatifs. Il évoque avec nous les spécificités d’Internet, la crise de la presse, la nécessité pour chacun de renforcer son identité propre.

Pourquoi avez-vous quitté la presse écrite – Ciné Live, que vous aviez cofondé – pour lancer le site Toutleciné sur Internet ?
J’ai quitté Ciné Live avec la sensation d’être arrivé au bout. Au bout d’une histoire d’une part, au bout d’une expérience d’autre part. Lorsqu’on monte un magazine, on connaît des débuts difficiles, il faut grapiller les places, puis ça explose… Nous avions dépassé Première en diffusion kiosque et les concurrents de l’époque étaient peu menaçants, voire plutôt malades. Ce qui restait à vivre n’était donc pas forcément le plus drôle. Alors quand on m’a proposé Internet, je me suis dit que ce pouvait être un bon challenge, d’autant qu’il paraît assez évident que l’option bimédia, même si elle n’a pas encore trouvé son équilibre, son modèle, se dégage très clairement. Il n’y a aucune rédaction qui n’a pas son nom dans le web aujourd’hui. Or les groupes de presse, en France comme à l’étranger, ont de gros problèmes pour faire passer leurs journalistes du papier au web, d’un point de vue technique, bien sûr, mais aussi par rapport à la rémunération des droits d’auteur ou tout simplement du travail supplémentaire que cela implique. Je me disais donc qu’être capable de gérer un même type d’information sur les deux supports pouvait avoir du sens. Et c’est sans regret aujourd’hui, au vu de ce qui se passe maintenant à Studio et Ciné Live et parce que le site, après six premiers mois pas faciles, explose vraiment. Nous avons quasiment multiplié l’audience par trois en six mois. On est donc plutôt pas mécontents.

Comment s’est défini le projet à partir du moment où le choix était fait de se lancer sur le web ?
Entre le projet tel qu’on le conçoit au départ et le projet tel qu’il naît, il y a toujours des différences, et il y en a encore plus aujourd’hui. L’idée, à l’origine, c’était d’abord de ne pas faire la même chose que les autres. Quand on regardait ce qui existait dans la configuration de l’époque, il y avait d’abord Allociné, qui n’est pas un site éditorial mais un prestataire de services (on y consulte les horaires, les bandes-annonces et on réserve ses places). Allociné concède lui-même que son métier c’est la bande-annonce. Ils font ce métier très bien, cela ne servait donc à rien de faire la même chose, et nous avions de toutes façons trop de retard dans le domaine. Ensuite, il y avait des sites de moindre envergure, comme Dvdrama ou Ecranlarge, qui ont une ligne plus éditorialisée, mais très tranchée, peu grand public, davantage ciblée “geeks”, cinéphiles pointus. Cela pose deux problèmes. Tout d’abord, la segmentation de l’audience. On ne peut pas faire les Cahiers du Cinéma et vendre 500 000 exemplaires : c’est pareil sur le web. Le second handicap pour un site critique, c’est qu’on se coupe du modèle économique du web, qui repose, aujourd’hui, à 80% sur la pub – le reste correspondant à la vente de produits physiques en affiliation (ce que nous faisons en vendant des DVD avec la Fnac). Or, lorsqu’on regarde les pubs sur Allociné ou Commeaucinéma, les annonceurs ne sont pas Peugeot, Gillette ou Renault, mais Fox, Paramount ou Warner. Ce qui fait qu’ils peuvent y aller à peu près tranquillement, c’est qu’ils savent qu’ils ne vont pas se prendre une mauvaise critique. On ne peut donc pas d’un côté faire de la critique et de l’autre aller taper à la porte pour demander de l’argent, ce n’est pas compatible.

Il n’est pas possible d’avoir Gillette, Heineken… ?
Si, mais c’est très long à venir. Et je ne suis pas sûr que le bénéfice éditorial soit suffisamment important pour se résoudre à se couper de 50% du marché publicitaire.

Quel modèle avez-vous alors conçu ?
Ce qui a donc été déterminant au départ c’est : éditorialiser, mais ne pas faire de critique. L’autre problématique à laquelle je tenais beaucoup, c’est la base de données, qu’elle soit texte, photo ou vidéo : il fallait arriver avec beaucoup de contenu. Notre idée était que, quoi que l’on cherche, on le trouve sur Toutleciné, que ce soit des DVD, des photos, des bandes-annonces, des résumés de film, mais aussi tout un tas d’informations pratiques (sur les métiers du cinéma, par exemple). Ensuite, évidemment, ce qui creuse l’écart entre le projet et le site mis en œuvre, ce sont les ressources techniques : beaucoup de choses n’ont pas été mises en ligne, car cela prend un temps fou à développer et coûte très cher. Néanmoins, ce que nous nous disions – et c’est également le constat qui a dû déterminer la création du site d’information générale Rue89 (fondé pardes transfuges de Libération, NDLR) -, c’est que le web n’était pas un espace investi par les journalistes, ou très peu. Il y avait donc une place à prendre sur ce créneau-là, et mieux valait être les premiers que les derniers ! Nous sommes donc arrivés avec un point de vue journalistique, de l’expérience, des contacts… avec une crédibilité, en somme. Cela s’est confirmé l’année dernière, au festival de Cannes : alors que nous n’avions que six mois derrière nous, Yahoo nous a demandé de faire toutes les interviews pour eux. C’était plutôt bon signe.

Mais du point de vue de la cinéphilie, cette idée de ne pas faire de critique est quand même étonnante…
Attention, ne pas faire de critique et ne pas avoir de notion critique sur le site, ce n’est pas la même chose. Ce n’est pas parce que nous ne donnons pas notre avis qu’on ne peut pas se faire l’écho de l’avis des autres. Vous savez, par exemple, que nous donnons l’avis des Fiches du Cinéma ! Et, toutes les semaines – ce qui n’est d’ailleurs pas nouveau – nous faisons de brèves revues de presse sur chaque film qui sort, pour donner la couleur de l’accueil critique. Enfin, nous avons un panel de journalistes, qui étaient à la base des copains, comme Libiot à l’Express, Chèze à Studio, Delorme à Première ou mes petits camarades de Ciné Live, qui disent ce qu’ils ont aimé ou non. Là-dedans, nous sommes transparents. Nous avons la tranquillité vis-à-vis des distributeurs, et l’internaute peut se faire une idée de la qualité du film.

Dans la pratique, les internautes viennent-ils chercher de l’infomation ou aussi en déposer ?
Nous sommes clairement identifiés comme “le site le plus journaliste” : les internautes savent que nous traitons tous les types de cinémas, qu’ils peuvent trouver des interviews, des dossiers, etc. Néanmoins, ce sont les photos qui font très nettement notre meilleure audience (et notamment les photos anciennes), les vidéos viennent en seconde position. Concernant la participation active des internautes, c’est variable : le forum bouge un petit peu et les blogs marchent pas mal. Il n’y en a pas beaucoup mais ils font du volume. On propose, depuis le début, aux internautes de nous envoyer des infos, mais pour le moment c’est encore assez calme.

Est-ce que le principe de la communauté ne fonctionne pas seulement dans les sites qui se consacrent uniquement à ça ?
Oui et non. Le site Jeuxvideo.com est un site média, mais il fait un quart de son audience sur les forums. Cependant, c’est plutôt un contre-exemple : partout ailleurs, il n’y a quand même pas de grosses communautés sur les sites médias.

N’est-ce pas un objectif pour des sites comme Toutleciné d’avoir des gens qui échangent ?
Si, c’est un objectif. On essaie de mettre à leur disposition des outils pour cela. Mais il faudrait changer tellement de choses, qu’après, il y a la réalité du terrain : il faut développer, et ça coûte cher. Allociné est aussi en train de développer cela, et ils le feront probablement mieux que nous car ils ont plus de moyens.

Si votre identité est d’avoir des journalistes, ça n’est peut-être pas compatible avec les blogs ?
Rue89 est un nouveau contre-exemple. Le site marche très bien, mais le problème est d’avoir du bon contenu – c’est ce que l’on appelle l’UGC (Users Generated Content) -, et l’UGC de Rue89 n’est pas de qualité suffisante pour pouvoir être mis en avant. D’où l’intérêt d’avoir des journalistes. C’est un métier d’animer une communauté. Aujourd’hui c’est un vrai modèle. Il y a, par exemple, un site hallucinant qui s’appelle Citizenside. C’est une agence de presse communautaire, citoyenne, qui commercialise les photos et infos envoyées par des personnes lambda. C’est un énorme succès. En outre, on a aussi quelques journalistes qui s’occupent de blogs spécifiques : Martin Winckler pour les séries, Caroline Vié de 20 minutes pour l’animation… Ce genre de trafic marche très bien. Et l’intérêt, ensuite, c’est que cela se mélange avec d’autres gens, qui vont ensuite créer leur blog.

Comment voyez-vous l’avenir de la cohabitation entre la presse papier et le web ?
La cohabitation est possible si le papier arrête de considérer le web comme un ennemi, ce qui est complètement idiot. Quand je regarde le premier numéro, et même le deuxième, de Studio Ciné Live, je suis un peu atterré de voir qu’ils essaient toujours de concurrencer le web : à quoi ça sert de faire des news, quand elles sont vieilles de trois semaines et que tous les gens qui s’intéressent au cinéma les connaissent déjà via le Net ? Soit il ne faut pas le faire du tout, ce qui évite de passer pour un con, soit il faut trouver une autre façon de présenter l’info, en assumant son retard. Même la newsletter du Film français – qui est pourtant quotidienne – arrive à avoir du retard ! Il y a un argument économique au raccourcissement des papiers dans la presse (c’est la pige), mais il faut trouver des complémentarités avec l’Internet. Aujourd’hui, les journaux ne les cherchent pas. C’est là que Première me déçoit également : ils proposent des nouveautés, mais ils n’ont pas de recul par rapport au web. C’est pourtant ce qui était ressorti des Assises de la presse : le troisième jour, ce sont les sociologues qui ont dit aux patrons de presse, d’une part d’arrêter de dire qu’ils fabriquent la meilleure presse du monde, et d’autre part d’arrêter de se focaliser sur Internet. Le problème est là : tout le monde est persuadé que les gens arrêtent de lire à cause d’Internet. Mais c’est plus compliqué que ça. Il faut faire autre chose, trouver de nouveaux concepts, qui n’existent pas sur le web : et il y en a ! Dans Ciné Live, par exemple, ce qui marche ce sont les longs portraits, avec de belles photos, d’anciennes gloires. Si ça marche c’est parce que c’est une rubrique qui est à contre-courant de ce qu’on peut lire un peu partout. Et parce que c’est très bien écrit. L’autre rubrique emblématique qui est restée, c’est celle que l’on faisait avec Pitof, autour des effets spéciaux. On ne trouves pas ça sur le web. Des idées de ce genre il y en a, il faut juste arrêter de stagner dans la formule “news-critiques-interviews-guide video”. On peut toujours garder cette structure-là, mais il faut alors changer la formule, trouver d’autres angles pour la critique, accorder plus de place aux interviews, quitte à en faire moins, avec une vraie iconographie adaptée. À ce moment-là, il y a un peu plus de chances pour que le journal passe six numéros. Il y a un modèle à trouver, et alors les gens continueront à lire…

Propos recueillis par Nicolas Marcadé et Chloé Rolland, le 2 mars 2009