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Entretien avec Joana Hadjithomas et Khalil Joreige Nous tentons de déplacer le regard

Film documentaire sur le Beyrouth d’après la guerre de 2006, Je veux voir se pare d’une trame narrative scénarisée, elle-même infléchie par les aléas du tournage. En outre, le film confronte la violence documentaire des images de ruines à la puissance fictionnelle de l’image de Catherine Deneuve. C’est peut-être parce qu’ils viennent de l’art contemporain que Joreige & Hadjithomas ont pu mettre au point ce vaste brouillage des pistes. Retour sur le sens et la fabrication d’un film ovni.

Il est très difficile de faire la part des choses dans Je veux voir. Nous disons donc que c’est un film entre documentaire et fiction. Pour nous, cette problématique est l’un des enjeux du film. Nous avons souhaité, malgré la catastrophe de la guerre de juillet 2006, au Liban, réintroduire la possibilité d’une fiction… Les aventures vécues par Catherine et Rabih dans le film, nous les avions pour la plupart vécues nous-mêmes et nous les avions écrites dans le scénario. Néanmoins, tout ce qui advient est de l’ordre de l’aventure documentaire. Les acteurs ne savent pas vraiment ce qui leur arrive, où ils vont. Nous les avons placés dans des situations précises, mais ensuite il y a eu des accidents, des choses que l’on n’attendait pas et que nous avons intégrées au film. Dans notre travail de plasticiens et de cinéastes, nous explorons souvent ce genre de dispositif : attendre que quelque chose advienne, qu’une réalité surgisse dans le plan, accepter d’être dépassé par elle… Nous l’avons été particulièrement avec ce film !

La préparation de Je veux voir a été très complexe. Nous nous sommes vite rendu compte que le tournage allait également être très compliqué. Il fallait demander des autorisations à pratiquement toutes les instances en place : l’armée libanaise, la Finul (Force Intérimaire des Nations Unies au Liban), le Hezbollah, Israël (par le biais de la Finul), l’ambassade de France… La fabrication du film est vite devenue l’un des enjeux du récit. Et c’est devenu une aventure qu’il s’agissait de capter. C’est pourquoi nous avons choisi de travailler en HD et de tourner presque tout le temps. S’il y avait de l’imprévu, nous serions prêts à l’accueillir, voire à le provoquer. Catherine et Rabih devaient donc jouer leurs propres rôles, de même que nous, les réalisateurs, l’équipe, le garde du corps, ainsi que les soldats que nous allions rencontrer, le commandant de la Finul ou l’ambassadeur de France…

Nous avons pensé Je veux voir comme une expérience, presque chimique : mettre deux corps en présence l’un de l’autre, ceux de Catherine Deneuve et de Rabih Mroué, dans un lieu marqué par une guerre très violente. Injecter des corps-fictions (surtout celui de Catherine) dans des lieux où le réel était encore très fortement imprégné de cette violence. Et voir ce qui allait se produire. Ces choix se sont imposés car la question que nous poursuivions était : “Que peut le cinéma ?”. Je veux voir est un film sur la guerre de juillet 2006 mais c’est aussi un film sur le cinéma, un film qui interroge le poids des images. Les images de cette guerre que les télévisions ont véhiculées étaient d’une violence, d’une horreur et d’une force extraordinaires. Et pourtant ces images n’ont pas changé les choses. On peut donc se demander si nous les avons assez vues ? C’est cela qu’interroge le film : sommes-nous encore capables de voir ? Et une fois que nous avons vu, sommes-nous encore capables de nous opposer ? Bousculer la frontière entre documentaire et fiction, c’est une manière de dire au spectateur : “regarde”. Mais aussi : “tu es libre de ton regard”.

Nous ne faisons pas de la propagande ou du militantisme au sens classique du terme, mais nous pensons que ce film est très engagé, à de multiples niveaux. Rien n’est plus simple face à un discours de propagande que d’y opposer une contre-propagande et de mettre face à face deux monologues. Ainsi tout le monde est protégé et conforté dans ses convictions. Nous, nous tentons de déplacer le regard, de sortir de la binarité dans laquelle on nous enferme, du genre : “il faut choisir son camp”. C’est la source de beaucoup de dérives. L’engagement de Catherine, de Rabih, de tous dans ce film
est total mais ne se laisse pas instrumentaliser. Il s’agit de faire réfléchir le spectateur sur les images qui lui sont montrées pour rendre compte des conflits, sur la façon dont aujourd’hui les victimes de ces conflits sont utilisés pour provoquer chez lui de la compassion, mais surtout de la distance et de la dépolitisation. Ce déplacement du regard demande un certain effort, impose de s’interroger, d’essayer de démêler le vrai du faux, de s’interroger sur les images qui nous mettent “face à la douleur des autres” pour reprendre le titre de l’ouvrage de Susan Sontag. Nous tentons de bousculer les repères pour susciter une prise de conscience et une re-politisation de celui qui regarde.

Beaucoup de cinéastes que nous aimons et admirons s’interrogent en ce moment sur ces rapports entre documentaire et fiction. On constate une forme de remise en cause de ces distinctions dans de plus en plus d’œuvres cinématographiques. Cette pratique est symptomatique d’une interrogation sur l’image, la fiction, le politique. Nous espérons que la façon dont Je veux voir a été pensé, produit, réalisé, puisse ouvrir des brêches au niveau esthétique et au niveau politique. De film en film, nous tentons de retrouver une certaine forme de liberté de création et de pensée. Il s’agit d’être actif là où, continuellement, on essaie de nous pousser à consommer, à se positionner, à se rassurer (même dans les prises de positions politiques supposément radicales).

En réalisant un tel film, nous nous rendions compte de sa singularité. Il est évident que le “marché” peut considérer que cette aventure dénote, qu’elle n’a pas sa place dans un monde de plus en plus formaté. Ce film est différent, dans sa genèse, dans son mode de financement, de production, de distribution… Cette singularité est d’autant plus assumée que nous sommes par ailleurs artistes plasticiens. Mais nous avons refusé le ghetto. Nous aimons l’idée de décloisonner certaines choses établies : qu’une star vienne faire ce genre de film, qu’elle ne soit pas payée, que nous tournions une semaine sans argent mais que finalement le film soit un long métrage, qu’il aille à Cannes, fasse le tour du monde… Cela donne espoir pour des projets un peu atypiques.

Propos recueillis par mail par Roland Hélié, mars 2009