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Entretien avec Atom Egoyan La création est devenue une affaire collective

Film après film, Atom Egoyan scrute nos comportements face aux images. Qu’est ce qu’un regard de spectateur devant la déferlante visuelle qui submerge notre époque ? Il était une fois le cinéma ; puis vint la vidéo et son accessibilité. Aujourd’hui on ne compte plus les supports domestiques de production, comme de diffusion (téléphonie, Internet…) au service, parfois, de la créativité d’un seul individu. Avec acuité et recul, Atom Egoyan nous aide à faire un état des lieux de ce nouveau monde des images.

Pour votre dernier film, Adoration, qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser de nouveau à l’utilisation de la vidéo domestique ?
À présent, je fais une distinction entre vidéo et Internet. La vidéo est encore du temps enregistré alors qu’Internet est un flux continu et donc éphémère. La vidéo a encore la capacité de fixer le temps dans un espace réel, alors qu’Internet est une forme mouvante, en constante évolution. Au début de ma carrière, la vidéo semblait une bonne métaphore de la façon dont la mémoire fonctionne. L’Internet, lui, est une extension de notre réalité professionnelle. C’est la technologie la moins nostalgique que l’on ait jamais imaginée.

Depuis vos débuts, votre travail cinématographique s’intéressait à la vidéo, étudiant la question de la réalité, par le prisme du point de vue des individus. Avec la généralisation de la vidéo numérique, comment votre approche du sujet a-t-elle évolué ?
Avec Internet, on est confronté à l’idée d’une communauté abstraite, qui évolue dans un espace moins contraignant que celui qu’offraient les technologies traditionnelles. L’énorme différence, bien sûr, est la capacité pour chacun de diffuser son travail à une audience potentiellement universelle. Dans mes premiers films, le monde était bien séparé entre ceux qui créaient des images et ceux qui les recevaient. Cette délimitation est aujourd’hui beaucoup moins claire. Il est tout à fait possible pour quelqu’un comme Simon, le jeune héros d’Adoration, d’accéder à une audience mondiale quelques secondes après avoir enregistré ses pensées.

Pensez-vous que le rapport à la vérité a été modifié avec le développement de la vidéo numérique, d’Internet et la somme d’images qu’ils ont générée ?
La vérité est devenue plus malléable, et dans le même temps elle est devenue aussi plus difficile à cacher. La vérité d’un fait naît des différentes perceptions individuelles de ce fait. De plus, ces perceptions individuelles sont colorées par les nécessités personnelles et sociales de chacun.

Est-il encore possible d’organiser cette profusion d’images ou est-elle devenue incontrôlable ?
Elle ne peut être organisée qu’au travers des besoins et des fantasmes de chacun.

Maintenant que les images échappent à tout contrôle dans leur production et leur diffusion, peuvent-elles encore s’embarrasser de la question morale ?
Il existe encore une morale à laquelle on adhère mais
elle n’est plus aussi figée que dans le passé. Aujourd’hui, rien n’est fixé pour longtemps dans l’imagination collective. Le caractère éthique de notre comportement s’efface devant nos désirs impulsifs. Internet constitue une réponse adaptée et instantanée à ces désirs pulsionnels. Simon est un enfant de cette période de notre évolution. Il ne voit rien de mal à s’approprier l’histoire de quelqu’un d’autre pour l’intégrer à la sienne.

Que pensez-vous de ce nouveau cinéma “hétérogène”, se nourrissant de différentes sources pour créer des fictions dans un style documentaire ?
Cela n’est vraiment pas nouveau ! Le cinéma a toujours mis en scène la réalité. Depuis les Lumière ou Flaherty, nous avons toujours connu ça. Il est simplement devenu possible à plus de personnes de créer ce type de cinéma et de le distribuer. Je m’intéresse davantage aux conséquences sociales d’un tel phénomène qu’à sa place dans l’évolution du cinéma.

Pour le film À chacun son cinéma, la contrainte était de filmer ce qui se passait dans une salle de projection. Vous avez choisi de montrer des gens en train de filmer l’écran ou de s’envoyer des SMS : pourquoi un tel choix ?
Parce que c’est ce qui se passe aujourd’hui dans les salles ! Je suis révolté par la contamination du cinéma par d’autres écrans privés tels que les téléphones portables ou les caméras numériques. J’ai déjà évoqué cette idée dans The Adjuster, en 1990, avec la scène où Arsinée manipule sa caméra dans la salle de projection des censeurs.

Le numérique vous intéresse en tant que sujet mais vous intéresse-t-il également en tant qu’outil de création ? Stimule-t-il votre créativité ?
J’ai fait un journal vidéo sur Beyrouth en 2004 : Citadelle. Je l’ai montré une fois lors de l’ouverture de la rétrospective qui m’était consacrée au centre Pompidou, il y a deux ans. Ce fut passionnant à tourner et monter, même si, au final, c’était un film un peu trop personnel pour être présenté à un large public.

L’intérêt du cinéma pour les “nouvelles images” est-il un épiphénomène ou pensez-vous qu’il va permettre de reformuler les enjeux du cinéma d’une façon radicale ?
Le cinéma est à un stade nécessaire de son évolution. Ces “nouvelles images” auxquelles vous vous référez sont une part importante de sa transformation. Le cinéma se détache de sa forme traditionnelle. La création est en train de devenir une affaire collective et cela changera pour toujours son apparence.

Propos recueillis par mail par Jef Costello, mars 2009
(traduction : Claire Allesse,
Jef Costello et Michael Ghennam)