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6 questions à Ulrich Seidl Impressions de réalité

Depuis 20 ans, Ulrich Seidl tourne des documentaires largement fictionnalisés et des fictions à haute teneur documentaire. Il en résulte une filmographie étonnamment homogène et toujours sur le fil. Petites explications sur cette expérience des limites.

En quoi distinguez-vous vos films de fiction de vos documentaires ?
J’ai toujours affirmé qu’il n’y avait pas de limite entre le documentaire et la fiction, mais en vérité il y en a une. Par contre, j’ai toujours essayé d’effacer cette limite en tournant des documentaires dans lesquels il y avait aussi des éléments de fiction, ou l’inverse. Par exemple dans le cas deModels, il y avait des mannequins qui étaient de vrais mannequins mais qui jouaient par moment leur propre rôle dans des scènes de fiction. C’est peut-être là où je tracerai la limite entre documentaire et fiction : quand un personnage joue un rôle qui n’est plus tout à fait lui-même.

Est-il important que le spectateur puisse discerner la part du vrai et du faux ?
Non, pas du tout. Ce qui m’importe c’est qu’il ait un sentiment d’authenticité. Qu’il croit que ce qu’il voit est la vérité. Et peu importe alors que ce soit raconté de façon documentaire ou fictionnelle.

Qu’est-ce que les scènes de fiction apportent au documentaire ?
Elles permettent qu’il ne soit pas ennuyeux. Et puis il faut toujours donner une forme à ce qu’on veut montrer. Capter simplement quelque chose, ça n’existe pas. Ce que je veux, c’est raconter quelque chose à travers le prisme de ma vision du monde, pas simplement tenir une caméra et filmer des images au hasard. D’ailleurs, même si vous procédez comme ça, il y a tout de même un moment où vous devez décider d’allumer la caméra et un moment où vous devez décider de l’éteindre : c’est déjà de la mise en forme.

Dans quelle position voulez-vous placer le spectateur ? Doit-il être voyeur ? Complice ? Témoin ?
Mon ambition est, en quelque sorte, d’aspirer le spectateur dans le monde que montre le film, pour qu’il comprenne qu’il en fait partie. Que même s’il n’appartient pas au même groupe, à la même classe sociale que les personnages, ce qui lui est montré n’est pas étranger à son propre monde. En ce sens, on peut dire que je cherche à déranger positivement le spectateur. Je voudrais qu’il sorte de la projection en étant différent de celui qu’il était lorsqu’il est entré. Je voudrais que le film reste avec lui, soit parce qu’il le dérange, soit parce qu’il l’agace, soit parce qu’il le fait rire, mais qu’il provoque une réaction forte chez lui.

Prétendez-vous à une forme d’objectivité ?
Dès que je montre quelque chose, c’est évidemment ma vision. C’est moi qui regarde le monde. Donc forcément, ce n’est pas objectif. En revanche, mes films ne portent jamais un jugement sur ce qui est montré. Ils laissent donc au spectateur une totale liberté pour juger par lui-même, pour s’identifier ou ne pas s’identifier à telle ou telle chose qui lui est montrée.

Comment percevez-vous la tendance générale, ces derniers temps, à assouplir la frontière entre le documentaire et la fiction ?
Que voulez-vous que je vous dise ? Cela fait vingt ans que j’ai commencé à faire exactement ça, entre-temps les choses ont changé. À mes débuts, les critiques n’acceptaient pas l’idée que la limite entre le documentaire et la fiction puisse être fluctuante. Aujourd’hui personne n’y trouve plus rien à redire.

Propos recueillis par Nicolas Marcadé, le 8 janvier 2009